Stranded Horse – Grand Rodéo : le tout petit monde de Yann Tambour

La musique de Yann Tambour et de son groupe Stranded Horse est unique dans le paysage musical français, piochant à l’envie aussi bien dans les sonorités africaines que dans la tradition de la langue française. Yann Tambour signe toujours des objets sonores singuliers, apatrides et passionnants. Grand Rodéo éblouit par son envie de soleil et d’ouverture, le monde n’en paraît que plus petit.

© Jasmine Bannister

Il existe une génération nouvelle de musiciens qui n’en a que faire des querelles de clochers, des genres et des écoles musicales. On pourrait citer aussi bien Baptiste Walker Hamon, Alex Beaupain et quelques autres qui considèrent qu’il n’y a pas une musique noble et la Varièt’.  Tout comme il y a une école (assez rare en France) de musiciens que l’on peut s’emparer des éléments de la musique du monde sans pour autant entrer dans un travail d’ethnomusicologue, que l’on peut s’approprier les sonorités du patrimoine mondial pour en tirer un vocabulaire inédit.  En somme, s’appuyer sur le passé pour créer l’avenir. Car les grands changements sont toujours nés de la fusion entre les cultures et les continents. Encore faut-il pour cela ne pas poser un regard de néo-colonisateur sur la culture que l’on appréhende ? Encore faut-il pour cela ne pas se charger d’une réflexion ethnocentriste qui ne nous fait voir la culture de l’autre que comme un produit à la couleur locale exotique ?

Yann  Tambour alias Stranded Horse et autrefois Encre a cela en commun avec Piers Faccini qu’ils partagent une grande culture des musiques du monde mais qu’ils choisissent, chacun à sa manière, de ne pas immobiliser ce répertoire dans un patrimoine qui pourrait faire ressembler ces pièces musicales à des objets artistiques poussiéreux que l’on aperçoit dans les musées sans jamais les entendre.  Comme Piers Faccini, Yann Tambour s’appuie certes sur un répertoire mais plus pour apporter une couleur à sa musique, pour se réclamer d’un héritage et d’une aventure humaine. Il n’est question que de mouvement dans la musique de Stranded Horse comme dans celle de l’anglo-italien, l’un comme l’autre ne chantent pas les grandes routes mais plutôt les petits sentiers, les chemins de traverse. Jusqu’ici, Yann Tambour nous avait habitué à des disques plus contemplatifs, plus intimistes. Avec Grand Rodéo, il préfère nous égarer sur des pistes brûlantes. Ni vraiment des mirages, ni seulement des fata morgana, les chansons de Stranded Horse jouent avec le trompe l’oeil, nous laissent à penser  que tout va pour le meilleur dans le meilleur des mondes mais Yann Tambour se joue de nous, nous fait croire à l’Atlantide en nous promettant l’Apocalypse avec un vrai sens de devin.

Avec Grand Rodéo, Stranded Horse nous prouve que s’il est un art qui ne connaît pas les frontières, c’est bel et bien la musique, le Folk de Yann Tambour pourrait aussi bien être composé dans un bocage de Normandie que dans la brousse d’Afrique. Touché par une légèreté jamais béate, l’univers de Stranded Horse ressemble  un peu à ces carnets de voyageurs du 19ème siècle, ces carnets rouges et épais en moleskine où d’une écriture fine et précise, un occidental se raconte, décrit des paysages et des coutumes dans des croquis détaillés.  Sauf que Yann Tambour tellement habité par la culture africaine ne nous raconte pas notre passé mais va chercher dans le présent les indices de notre futur incertain, ce puits sans fond.  Et la musique de Stranded Horse de se poser là en chaînon manquant entre le regretté Pierre Vassiliu et le Dominique A  de L’Horizon (2006) On reconnaîtra parfois le Franck Monnet de Waimarama (2014) dans ces  quelques proximités dans  l’approche d’un folk qui laisse entrer en collision Amérique et Afrique, Tropiques et Occident. Il y a de la légèreté dans la musique de Yann Tambour mais une forme de légèreté toute terrienne, une forme d’envie de transcendance en conservant les pieds bien ancrés dans le sol.

We really thought you’d pulled
every stunt you found
name and shame
and play the reckless clown
he who draws a line in the sand, these days
is bound to drown
and around we roll
digging deep and slow
in slow motion we row
towards a waning glow

Extrait de Towards A Waning Glow

La musique de Stranded Horse n’est finalement qu’un jeu de forces contraires, légèreté versus profondeur, torpeur versus fièvre, lumière versus pénombre. Personne ne gagne et personne ne perd ici, seule la musique compte, seuls les mots scandés ou susurrés comptent. Entrer dans les images animées de Stranded Horse c’est comme se laisser porter par les caprices d’un fleuve, il peut être apaisé puis tumultueux, endormi puis  saisi de nervures liquides.  La musique de Yann Tambour et de Stranded Horse est à elle-seule un continent, une ville cosmopolite où milles et cent influences diffusent dans une grande marmite. Sans se l’expliquer, à l’écoute des disques de Stranded Horse, on se jurerait revenu dans les épisodes de Treme, la série géniale de David Simon (The Corner, The Wire). Yann Tambour jouerait le rôle de Davis McAlary, ce DJ un peu fantasque et passionné de tout ce qui commence par une note. Un être passionné par le métissage, par le son qui ressemble à un battement de cœur. De sa voix un peu nasale, Yann Tambour ouvre Grand Rodéo avec Towards A Waning Glow qui pose là les choses, un disque où transe et mélancolie feront bon ménage, où clarté et profondeur seront du même voyage. Toujours porté par sa Kora, Yann  Tambour est encore une fois par ses complices Boubacar Cissokho, Sébastien Forrester et Miguel Bahamondès-Rojas et tout au long de ce disque, on entend bien plus qu’un groupe, un dialogue entre des amis qui parviennent à nous faire deviner les plus petites inflexions de leurs instruments.

L’émotion est là, présente, comme à la chair comme sur Le Ciment Dessous Nos Pieds et la participation cruciale au violon de Carla Pallone de Mansfield Tya. Grand Rodéo est un album toute en ruptures et en contre-points, pour exemple le sublime In A Sharper Fairway ou So Low qui rappelleront les premiers disques de Stranded Horse soit un folk minimal et touchant. In A Sharper Fairway pourrait être le point de rencontre entre Nick Drake et un vieux griot. Là où Yann Tambour fait preuve d’une belle intelligence c’est quand il choisit de ne jamais  napper sa musique d’un voile ethnologique mais qu’il conserve au contraire les formats de la chanson Pop, les refrains, les couplets et les ponts. Par ce choix, il nous fait tout accepter comme ce crescendo final sur ce titre, ces frontières abolies entre musique hispanique et africaine. On se jurerait de retour sous le temps du règne du Roi Roger I de Sicile, ces collisions entre les cultures, ce métissage entre les êtres.

Avec Rumba Du Trépas, Il tient peut-être un tube comme pouvait en signer Vassiliu dans les années 70, comme le trop rare Franck Monnet peut tenter de faire également. Il chante la mort joyeuse, les temps incertains qui ne font plus peur. Et de nous faire comprendre que c’est toujours une aubaine d’être sur un radeau poussé par le vent dans le dos qui nous souffle le chaud et le froid qu’on en oublie pourquoi on est là que rien derrière que rien n’arrête  que le soleil qui murmure tout bas. On ne sait plus trop si on doit ici parler d’optimisme serein ou de pessimisme lucide, peut-être un peu des deux. Yann Tambour fait un commerce fructueux de l’eau, bien rare dans les contrées qu’habitent ses chansons, comme sur la superbe Sparks Turn To Stone.  Sur Thiely, il retrouve la fragilité des premiers disques, on y entend une certaine patine apportée par le temps qui passe. On croise rarement la magie et la grâce à l’état pure, on ne peut la manquer quand on la rencontre comme ici à la faveur de So High, on ne sait pas bien ce que Yann Tambour nous raconte mais notre âme, elle s’y reconnaît et s’y voit.

Stranded Horse fait partie de ces projets hors-normes dans le paysage musical français un peu à la manière de ce que peut proposer le Label Le Saule avec Léonore Boulanger ou Jean-Daniel Botta sauf que Yann Tambour reste toujours dans le format de la chanson. Pas surprenant de retrouver ce Grand Rodéo sur Ici D’Ailleurs, le meilleur label français du monde et de l’univers qui peut aussi bien réunir au sein de ses productions Matt Elliott que Chapelier Fou ou encore Mendelson (dont on annonce un nouvel album à paraître cet automne). On retrouve dans la musique de Stranded Horse une philosophie commune avec la maison de disques de Nancy, quelque chose qui pourrait ressembler à une auberge espagnole, on y entre, on en sort mais on y revient toujours.

En ces temps où le terme d’étranger prend des accents douteux et spécieux, où on y entend qu’une altérité et un danger, plus que jamais les musiques au vent du monde sont nécessaires pour ne pas dire indispensables pour nous rappeler qui nous sommes, des individus tous errant et cherchant un sens aux choses et aux autres. La musique de Yann  Tambour et de Stranded Horse peut être une réponse ou au moins une nouvelle question  qui nous réveille.

Greg Bod

Stranded Horse – Grand Rodéo
Label : Ici D’Ailleurs
Sortie le 17 septembre 2021

 

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