“La vague arrêtée” de Juan Carlos Méndez Guédez : une tragi-comédie macabre et absurde

Une course poursuite menée par une enquêtrice hors-normes dans une ville hors-normes, Caracas, où le pouvoir politique a abdiqué pour laisser le champ libre à des groupes armés font régner la violence et la peur. Un roman noir et drôle signé Juan Carlos Méndez Guédez.

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Il y a plusieurs catégories de détectives privés. Il y en a qui sont dotés de capacités de déduction hors du commun. D’autres qui ont des amis hors du commun, toujours là au bon moment pour leur donner l’information qu’il faut, ou les mettre en relation avec la personne adéquate. D’autres encore ont de la chance. Et puis il y en a qui, comme dans le cas de La vague arrêtée, ont l’aide de puissances obscures. Magdalena Yaracuy Repano, l’enquêtrice du roman de Juan Carlos Méndez Guédez est de celles-ci puisqu’elle est une adepte du culte de María Lionza, une déesse représentée nue chevauchant un tapir, dont l’aide est bien utile pour résoudre les enquêtes dont elle est chargée. Magie ou chance, qui sait ? En tout cas, ça fonctionne et la sort de mauvaises passes dans lesquelles le mal terrestre l’avaient précipitées. Mais ça n’est pas tout. Magdalena est aussi très douée pour trouver les petits cailloux semés par les criminels, faire les connexions qui s’imposent, tirer les bonnes conclusions et finalement résoudre les énigmes qu’on lui propose. Dans La vague arrêtée, il s’agit de retrouver Begoña.

la-vague-arreteela-vague-arreteeBegoña! La fille d’un homme politique espagnol conservateur. Elle a renié sa famille et est partie. Une situation difficile à vivre pour son père qui continue pourtant de l’aider (il l’aime tant) tout en la suivant à la trace grâce à l’argent qu’elle retire dans les distributeurs d’argent. Tant que cela reste en Espagne, ça va. Mais quand elle part à Caracas, ça ne va plus. Tellement plus qu’elle finit par disparaître. L’inquiétude devient insupportable. Il veut savoir où elle est. Il doit savoir. Magdalena est la personne toute indiquée pour résoudre l’énigme : vénézuélienne elle-même, enquêtrice renommée, elle saura ce qu’il faut faire. Effectivement, il ne s’est pas trompé. Elle fera ce qu’il faut. Grâce, donc, à son intelligence, à son flair et à María Lionza.

La vague arrêtée commence à Aix-en-Provence où Magdalena s’est enfuie en mettant sur pied une combine assez compliquée pour semer des poursuivants sans pitié — en réalité une histoire d’amour dont elle n’arrive pas à se dépêtrer. Puis, très vite, nous filons à Madrid et à Caracas pour l’enquête elle-même. Une enquête qui en soi n’a pas un intérêt fantastique. Tout est un peu emmêlé. Les rebondissements sont rocambolesques. Quant à la fin, elle est digne d’une blockbuster hollywoodien ! Mais ce n’est pas grave. On marche assez bien. L’important du roman, et le plaisir à le lire, sont ailleurs. La vague arrêtée se lit d’abord à cause ou pour Madgalena. C’est assez rare d’avoir une enquêtrice. Rare d’avoir une enquêtrice qui n’est pas empêtrée dans des traumas insurmontables qui la poussent à picoler toute la sainte journée ; son truc, ce sont plutôt les pâtisseries ! Une jouisseuse ! Magdalena aime la vie et les hommes : le culte de María Lionza n’a pas l’air d’être très exigeant en matière plaisirs terrestres. C’est assez rare aussi d’avoir un roman où le surnaturel ne conduit pas à des déchaînements sanglants et effrayants. María Lionza est bienveillante.

La vague arrêtée se lit aussi à cause du second personnage autour duquel il est construit : Caracas. Juan Carlos Méndez Guédez est vénézuélien et comme dans son précédent roman, Les valises, il nous embarque pour un voyage dans la capitale son pays natal. Il décrit la ville en donnant à la fois envie de la voir, d’en jouir, d’en arpenter les rues, de fréquenter ses cafés mais aussi en nous montrant que ça ne sera pas possible. En tout cas, que ce serait très risqué et très dangereux. Caracas est une ville gangrénée par la violence et la corruption. Des groupes armés plus ou moins au service d’un pouvoir qui les a mis en place font régner l’ordre, dans des conditions assez effrayantes. Sortir la nuit est extrêmement risqué, et c’est un euphémisme. Sortir le jour n’est guère mieux. Il faut faire attention dans quel quartier on va. Prendre un taxi sans arme semble être aussi très audacieux. Si la description que Juan Carlos Méndez Guédez fait de la ville est juste, et il n’y a aucune raison d’en douter, alors y vivre au quotidien doit être un calvaire.

Mais il n’y a aucun pathos dans ce roman. Aucune tristesse. Juan Carlos Méndez Guédez ne pleurniche pas, pas plus que ses personnages. On traverse l’histoire à la vitesse de l’éclair, sans s’ennuyer. On peut même rire à certains moments complètement absurdes. On est plutôt du côté d’Ubu et de Kafka ou même de Boulgakov que de David Goodis. Une histoire noire et macabre que Juan Carlos Méndez Guédez a pourtant peint dans des couleurs délirantes et fantaisistes, des tons pastels et roses pour essayer de la faire passer. Mais les coups de pinceaux se voient encore et la peinture s’écaille. Juan Carlos Méndez Guédez n’est pas prétentieux. Et c’est bien agréable.

Alain Marciano

La vague arrêtée
Roman vénézuélien Juan Carlos Méndez Guédez
Traduit de l’espagnol par René Solis
Editeur : Métailié
300 pages – 22€
Parution : 14 Octobre 2021

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