“Padania Blues”, de Nadia Busato : A bas le capitalisme patriarcal !

Nadia Busato nous envoie dans la gueule sa colère contre un système qui détruit les individus, leur donne des rêves impossibles à satisfaire. En Italie, l’espoir d’une belle vie n’est pas plus au Nord qu’au Sud.

BUSATO-Nadia
© photo Ilaria Vida letti

A priori, Padania Blues est l’histoire du destin tragique de Barbie – de son vrai prénom, Barbara, mais c’est moins chic – qui vit et travaille à Ogno, une bourgade située dans le nord de l’Italie, à quelques encablures de Milan. Barbie est shampouineuse dans la salon Hair&Beauty, le seul coiffeur-salon de beauté de la ville. Mais son rêve, c’est la grande ville, le monde. Son rêve, c’est de devenir modèle, actrice, présentatrice à la télé. Et son atout, son seul atout, c’est son corps qu’elle offre d’ailleurs sans retenue et sans hésitation, changeant d’amant comme elle change de chemise, convaincue qu’il y en a bien un qui l’amènera vers LE but qu’elle s’est donné, et qui lui permet de tenir le coup. Sauf que, sur ce chemin, un obstacle : ses seins, qu’elle déteste et qu’elle devra faire impérativement refaire… Aussi, quand une occasion se présente de gagner les quelques milliers d’euros, elle saute dessus. Que ce soit légal ou pas, peu importe. Elle doit se faire refaire les seins. Mais, ça foire. Évidemment. On comprend assez vite que pour des gens comme Barbie, comme pour toutes celles et ceux qui vivent à Ogno et habitent le roman de Nadia Busato, rien ne peut se passer bien. Leur vie a foiré dès qu’ils sont venus au monde. Que ce soit la mère de Barbie, Teresa, ou son père, Fausto. Que ce soit Maicol, son ami, ou Ric, le propriétaire du salon Hair&Beauty ou Esne, l’ado amoureux de Barbara, tous sont pris au piège. Leur destin est scellé. De quoi avoir le blues…

Padania BluesMais Padania Blues n’est pas que l’histoire de Barbie, Maicol, Ric et les autres. Dans son roman, Nadia Busato utilise cette histoire vraie, qu’elle romance, pour nous expliquer pourquoi il ne peut pas y avoir d’espoir à Ogno, pourquoi la vie de tous ces gens est ratée d’emblée, pourquoi ce piège. Elle nous explique les raisons de ce blues. Et ce qu’elle décrit la met en colère, très en colère. Oui, Nadia Busato est très énervée. Contre ce système capitaliste, dont le béton se répand comme une gale et coupe les gens de leurs racines. Contre ce système capitaliste qui nous fait croire que la vie doit tendre à la satisfaction continue des désirs – les plus artificiels et les plus individualistes – plutôt qu’à la recherche du bonheur. Contre ce système qui engendre des partis politiques comme la Ligue, ce parti d’extrême-droite Italien qui prône l’indépendance de la Padanie au prétexte qu’il faut arrêter que les richesses du Nord ne profitent aux fainéants du Sud. La Ligue, ce parti qui défend aussi et inévitablement les valeurs d’une société patriarcale et machiste dans laquelle les femmes ne peuvent être que des objets à leur service…

Nadia Busato mélange ces deux niveaux de narration au cours du roman, ne laissant aucun doute sur l’interprétation qu’elle donne à ce fait divers dont elle s’est inspirée. Bien plus qu’un fait divers, une histoire qui illustre la misère du monde actuel. L’absence d’espoir. Barbie et sa mère Teresa sont piégées parce qu’elles sont des femmes. Maicol, Ric ou Juan sont piégés parce qu’ils sont homosexuels. Fausto est piégé parce qu’il n’est qu’un pion, tout homme qu’il est. Esne est piégé parce qu’il se trouve au milieu du chemin que Barbie s’est tracé. Aucun n’a rien choisi. Aucun n’est véritablement un acteur de son existence. D’une certaine façon, aucun n’est vraiment un personnage dans le roman. Elles et ils sont plus et moins que des personnages. Elles et ils n’existent que par leur place que le système leur impose dans le processus de production. De quoi être en colère. Et de quoi être désespéré : le Nord a toujours attiré les gens du Sud, c’était l’endroit où aller pour gagner un peu d’argent. Ce n’était évidemment qu’un mirage, un trompe-l’oeil dramatique. Pour certains, il n’y a pas plus d’espoir au Nord qu’ailleurs. Dans un autre système, dans une autre société, peut-être.

Alain Marciano

Padania Blues
Roman Italien de Nadia Busato
traduit par Karine Degliame-O’Keeffe
Éditeur : Quai Voltaire
22 euros, 272 pages
Parution : 9 juin 2022