Percival Everett s’est emparé des Aventures d’Huckleberry Finn en donnant la parole à Jim, l’esclave en fuite, dans le roman de Mark Twain. Un livre couronnée du Prix Pulitzer 2025, mêlant épopée picaresque, satire sociale et méditation sur le racisme, transformant un chef-d’œuvre du 19e en un classique immédiat du 21e siècle.

Percival Everett reprend l’intrigue picaresque des Aventures d’Huckleberry Finn : même personnages, mêmes grandes péripéties et épreuves. Dans les deux cas, Huckleberry Finn fuit un père violent en compagnie d’un esclave lui aussi en fuite mais lui pour éviter d’être vendue par sa propriétaire et trouver l’argent pour sauver sa femme et sa fille ; les deux acolytes errent à bord d’un radeau descendant le Mississippi, au gré de rencontres souvent mauvaises. Sauf que cette fois, les aventures sont racontés du point de vue de l’esclave, Jim.
Percival Everett ne propose pas un travail de réécriture mais de « réimagination », en conversation avec l’œuvre de Mark Twain. Chez ce dernier, Jim est un personnage secondaire réduit à sa fonction d’esclave, il semble souvent naïf voire simplet, se faisant souvent mystifié par les Blancs, Huckleberry Finn compris qui aime s’amuser à ses dépens. Ici, si James prétend souvent ne rien savoir et ne rien comprendre, en réalité, c’est un érudit qui maîtrise la langue comme personne. Il a appris secrètement à lire en autodidacte et durant toute sa fuite, il tient un carnet, perpétuellement en quête de papier et de crayon pour pouvoir mener ce projet jusqu’au bout.
« Je m’appelle Jim. Je ne me suis pas encore choisi de nom » mais il se définit comme « un homme qui sait lire et écrire, et qui ne laissera pas son histoire être narrée par lui-même mais l’écrira lui-même », « avec mon crayon, je me suis mis au monde par l’écriture ».
Si James est un pur divertissement avec ses nombreuses péripéties et son avancée narrative propulsée par des chapitres courts, il explore avec une intelligence époustouflante des problématiques complexes et sombres telles que le racisme et la quête de liberté à la veille de la Guerre de Sécession, ou de façon plus large la violence inhérente aux origines des Etats-Unis.
Le plus passionnant et le plus subversif dans ce roman très riche à plusieurs niveaux de lecture, c’est le renversement des codes. Les personnages blancs sont volontairement stéréotypés contrairement aux Noirs qui ne le sont pas et ont entre eux, secrètement, des conversations très cérébrales révélant un potentiel intellectuel inexploité. James ainsi est humanisé à fond. Comme tous ses semblables, il est bilingue et possède le double discours, acte de résistance passive, qu’il enseigne en cachette aux jeunes esclaves car de la maîtrise de la langue dépend la capacité à se mouvoir en sécurité dans un monde dominé par les Blancs. Mais en présence des Blancs, il joue le rôle qu’on attend de lui en parlant « abêti ».
«On gagne toujours à donner aux Blancs ce qu’ils veulent.(…) Les Blancs s’attendent à ce que nos paroles sonnent d’une certaine façon, et forcément, mieux vaut ne pas les décevoir. Quand ils se sentent inférieurs, nous sommes les seuls à souffrir. ». Il ne faut « jamais croiser leur regard, ne jamais parler en premier, laisser les Blancs nommer le problème eux-mêmes. » Par exemple en cas d’incendie, « Ne pas dire « voudriez-vous que j’apporte du sable ? » mais traduire « Oh Seigneu’ Dieu, missa, vous voulez moi je che’che du sable, là ? »
Percival Everett ose même confronter son personnage aux grands philosophes des Lumières dans des conversations hallucinatoires avec Voltaire ou Locke pour les confronter aux ambiguités de leur pensée sur l’esclavage. Comme dans ses précédents romans, l’auteur utilise de façon très stimulante la satire sociale afin d’inciter le lecteur à réfléchir à l’héritage de l’esclavage dans la conscience populaire américaine. Mais avec James, il ajoute une dimension émotionnelle totalement investie dans son personnage, son oppression, sa douleur, ses rêves. On est profondément touchés par son histoire jusqu’à une révélation finale qui laisse bouche bée tant elle est inattendue et permet de lire tout ce qui a précédé de façon radicalement différente.
Faut-il avoir lu avant Les Aventures de Huckleberry Finn pour apprécier James ? Pas forcément, tous les niveaux de lecture évoqués sont accessibles et lisibles mais c’est incontestable qu’ils gagnent en puissance si on a en tête le roman originel. Ce qui est sûr, c’est qu’en lisant cette histoire déchirante d’un homme qui tente de choisir son destin, on a vraiment l’impression de lire un roman qui à peine publié acquiert immédiatement la dimension de classique de la littérature américaine.
Marie-Laure Kirzy