Après des apparitions remarquées dans le monde du cinéma, Jehnny Beth revient à la musique avec son deuxième album solo, You Heartbreaker, You. Où l’on retrouve cette énergie rock brute sans concession de son époque Savages, le curseur poussé encore plus loin dans la noirceur.

A 40 ans, Jehnny Beth est aujourd’hui plus que jamais une artiste accomplie. Si le versant musical de sa carrière est sans doute le plus chevronné et reconnu – porté par sa présence au sein de Savages l’un des girlband de rockeuses indie les plus adulés des années 2010 -, c’est dans d’autres domaines que l’on a pu la voir à l’œuvre ces dernières années. A la télé sur Arte en hôtesse de la très bonne émission Echoes With… mais surtout au cinéma avec des passages plus que remarqués dans Les Olympiades d’Audiard, Anatomie d’une Chute de Justine Triet et même… Kaamelott.
Une parenthèse forcément enchantée et inspirée depuis la sortie d’un premier solo en 2020, To Love is To Live. Un disque plutôt bien accueilli mais sorti dans un relatif anonymat, l’agenda culturel ayant été bousculé par le brouhaha permanent d’une certaine pandémie à ce moment. Et si le monde a vu le bout de ce tunnel, d’autres formes de chaos ont su prendre le relai derrière. Un terrain fatalement fertile pour revenir à ses premiers amours afin de crier une nouvelle fois toute sa rage au micro sur un second opus, ce You Heartbreaker, You.
Pas de surprise alors ni de round d’observation, Broken Rib dicte d’emblée le tempo à venir sur la prochaine demie-heure. Du rock qui tape, qui sent le souffre, qui hurle ses tripes, à la croisée des chemins entre le post-punk et des influences industrial (Obsession, I See Your Pain) voire pop sombre (No Good For People). Dans la droite lignée de ce que Jehnny Beth a toujours défendu et proposé. Tout ceci incarné avec un charisme évident.
Loin d’être cachée derrière les productions menées en compagnie de son fidèle partenaire du crime Johnny Hostage (avec qui elle formait le duo John & Jehn jadis), Beth est la pièce centrale du puzzle. Ce sont sa tension, ses explosions, ses montées et redescentes qui conduisent le train et tout le reste s’adapte. Out of My Reach ou I Still Believe jouent cette fameuse carte du calme avant la tempête et donnent des terrains de jeu tout confort à la poitevine.
Tout dans cet album transpire l’urgence, l’énergie brute et survoltée. L’ambiance se veut lourde, moite, sombre et ce sentiment d’oppression, de radicalité sans concession monte au fil des titres, atteignant son apogée sur les très très énervés Stop Me Now et surtout High Resolution Sadness, pas très loin de basculer dans un genre plus gore. Mieux vaut avoir le cœur bien accroché pour se farder tout ce bruit de fracas qui se révèle jouissif ou désorientant selon les positions.
En poussant le curseur de la noirceur encore plus loin, Jehnny Beth se révèle bien être cette bête indomptable, possédée d’un feu difficilement contestable. Qui captive et s’accapare toute l’attention, sans donner l’impression de surjouer son rôle. Ce n’est pas à ça que l’on reconnaît les grandes actrices ?
Alexandre De Freitas