« Miroirs n°3 » de Christian Petzold : une barque sur l’océan

Film remarquable et passionnant pour qui aime saisir les moindres subtilités de la vie (ici du deuil à la reconstruction) à travers une mise en scène limpide appliquée à une construction scénaristique ambigüe, Miroirs n°3 est un pur délice.

Miroirs no3
Copyright Schramm Film

On avait un peu oublié ces derniers temps Christian Petzold, qui fit partie il y a presque vingt ans désormais d’un espoir de nouvelle vague du cinéma allemand… qui n’atteignit jamais le rivage, malheureusement. Et la succession des Wenders, Herzog et autres Fassbinder n’advint pas. Il reste néanmoins pas mal de beaux films, qui marquèrent leur temps, avec en particulier un Ciel rouge resté dans la mémoire des cinéphiles. C’est donc avec joie que nous accueillons les nouvelles de Petzold que nous donne son Miroirs n°3… car ces nouvelles sont très bonnes.

Miroirs no3 afficheIl vaut mieux ne pas trop raconter le film, l’un de ses grands plaisirs étant la découverte, pas à pas, d’une histoire finalement complexe, et qui plus est ambigüe, faisant d’ailleurs mine d’adopter la forme du thriller – découverte d’un passé tragique, menace sourde pesant sur les protagonistes, opacité de leurs comportements et de leurs motivation – pour mieux l’abandonner en chemin (vous voilà quand même prévenus…). Mais si la destination n’est pas sans importance, puisqu’en quelques plans secs, Petzold conclut clairement son histoire sans qu’une parole n’ait besoin d’être prononcée, l’important est bien entendu ce chemin que l’on parcourt avec Laura (Paula Beer, habituée des films de Petzold, qui dégage un naturellement une sorte de mystère « fécond »), avec la douce Betty et avec ses deux « hommes ». Au milieu d’une campagne allemande ordinaire et baignée de silence, où les accidents peuvent survenir à tout moment, Christian Petzold construit un conte moderne, peut-être un conte moral du genre de ceux que Rohmer aurait pu filmer plus tardivement s’il avait vécu plus longtemps : un conte où les mots se sont fait rares, mais où le puzzle émotionnel est tout aussi délicat, tout aussi dramatique sous la surface du non-dit. Miroirs n°3 parle de la perte, du deuil, de la tentation de l’enfermement et du désespoir, puis de la renaissance des liens, mais également du sens de la vie, quel qu’il soit.

La mise en scène de Petzold est comme toujours sobre et extrêmement précise, l’image irradie une douce lumière sans jamais tendre à l’esthétisme, on profite (oui, on profite !) de l’absence de musique extradiégétique, et l’interprétation est délicate et contrôlée : loin de toute dramatisation de ce qui est une histoire finalement tragique, on est dans le royaume de la suggestion (… même si une touche de burlesque léger éclaire certains passages…).

A l’image du titre du film, mystérieux pour qui ne connaît pas (c’est notre cas) Maurice Ravel. Car Miroirs n°3 est un ensemble de cinq pièces pour piano composées par Ravel, la troisième s’intitulant Une barque sur l’océan. Le titre de l’ensemble de l’œuvre faisant références à une phrase de Shakespeare qui écrit : « La vue ne se connaît pas elle-même avant d’avoir voyagé et rencontré un miroir où elle peut se reconnaître. » Ce qui est sans doute l’explication la plus claire que l’on puisse donner du sujet du film.

Eric Debarnot

Miroirs n°3
Film allemand de Christian Petzold
Avec: Paula Beer, Barbara Auer, Matthias Brandt
Genre : drame
Durée : 1h26
Date de sortie en salles : 27 août 2025

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