« La Voix de Hind Rajab » de Kaouther Ben Hania : la juste indignation et le dispositif

En s’emparant de l’appel déchirant de la petite Hind à Gaza, Kaouther Ben Hania choisit la reconstitution et l’hyper-émotion pour frapper les consciences. Mais à force de souligner la réalité et d’orienter nos réactions, La voix de Hind Rajab interroge tout autant l’horreur du monde que la morale de son propre dispositif.

La voix de Hind Rajab
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Les dispositifs mêlant documentaire et fiction se multiplient ces dernières années : Little Girl Blue de Mona Achache et La Mère de tous les mensonges d’Asmae El Moudir mettent en place un dispositif savant visant à restituer des vérités tues, qui ne peuvent émerger que par le jeu fictionnel, la reconstitution et l’enquête, en confrontant les archives et les personnes à des décennies de silence. Les filles d’Olfa de Kaouther Ben Hania fonctionnait sur le même principe : établir un dialogue au sein d’une famille déchirée par le départ de deux des filles pour Daech, où comédienne, mère et réalisatrice communiquaient pour mettre au jour un système de destruction des consciences et des femmes.

La voix afficheBen Hania reprend cette idée de dramatisation avec La Voix de Hind Rajab, qui revient sur l’une des innombrables et insupportables exactions commises sur les populations civiles à Gaza par l’armée israélienne. Une jeune enfant, en communication avec le Croissant Rouge, est la seule survivante dans une voiture criblée de balles et attend l’arrivée des secours, qui dépendent d’une coordination laborieuse pour garantir un corridor de sécurité à l’ambulance, qui sera finalement détruite comme tout le reste.

Tout est donc déjà dit : la réalité d’un génocide, le dévouement des secouristes, l’impuissance face au déséquilibre des forces, la colère, la révolte, le dégoût. Il n’est pas question ici de quête de la vérité, de confrontation, de complexité, d’échange : il s’agit de crier l’indignation, de se faire la chambre d’écho de cette victime pour que le monde puisse s’en émouvoir. La question se pose au cœur même du film, lorsque les communicants du Croissant Rouge réfléchissent aux éléments à balancer sur les réseaux sociaux pour alerter sur l’urgence de la situation. L’un d’eux oppose à cette publication les milliers d’images quotidiennes du carnage dans laquelle elle ira inéluctablement se noyer.

On ne peut donc à aucun moment questionner la sincérité à l’origine du projet, et même se réjouir de constater que certaines sommités hollywoodiennes (Brad Pitt, Joaquin Phoenix, Rooney Mara, Alfonso Cuarón et Jonathan Glazer) s’impliquent par la production du film pour la cause palestinienne.

Reste l’œuvre, ce qu’elle formule, et les moyens qu’elle emploie pour servir son propos. Kaouther Ben Hania récupère donc les enregistrements réels de la voix de l’enfant, et tisse autour une reconstitution des interactions avec les opérateurs téléphoniques. Un champ / contre-champ entre une jauge numérique sur écran noir et le visage des adultes découvrant avec effroi l’horreur de la situation, et qui deviennent les relais du spectateur : leur réaction est en somme un miroir de la nôtre, voire de ce qu’elle devrait être. Car la posture professionnelle cède rapidement le pas à l’expression sentimentale la plus exacerbée : on pleure, on craque, on s’égosille contre la lenteur protocolaire, on plaque la photo sur les parois en verre. On explicite, en somme, ce que l’événement initial, déjà connu avant même le début du film, suscitait déjà, et on l’étire sur 90 minutes, sans doute pour faire ressentir l’insupportable attente des opérateurs face à une situation bloquée en dépit de son urgence.

La colère et l’indignation sont bien présentes, sans doute avec plus de poids que lorsqu’on se contente d’écouter une brève perdue au milieu du flot continu des informations. Mais elle se prolonge d’un sentiment croissant de malaise face la construction d’un tel écrin. Kaouther Ben Hania ne cesse de souligner la véracité des faits, de rendre visuel ce que la parole suffisait à évoquer (le tracé des validations au marqueur sur la vitre, par exemple), et va jusqu’à superposer la vidéo réelle des protagonistes sur téléphone portable devant celle des acteurs, avec une sorte de malice de mise en scène particulièrement inappropriée au vu du contexte. Et son écriture consiste à faire des auditeurs de la voix d’Hanood les récepteurs de l’information tout autant que les représentants de l’émotion collective, bloquant l’accès au spectateur, qui se voit guidé de bout en bout dans un dispositif verrouillé.

Il y a là quelque chose de tout aussi malaisant à discuter sa position de cinéphile face à une horreur bien réelle, et au destin d’une population sous les bombes. Si la standing ovation de Venise et l’implication américaine contribuent à sensibiliser davantage au sort des Palestiniens, toutes ces élucubrations pourraient largement être mises sous silence. Mais dans un monde où la nuance s’étiole irrémédiablement, et où le règne de l’image oblige les humanistes eux-mêmes à grossir le trait pour pouvoir faire écouter leur voix, la réserve et l’objection peuvent peut-être encore rappeler qu’un travelling est affaire de morale.

Sergent_Pepper

La Voix de Hind Rajab
Film (coproduction : Tunisie, France, USA, Royaume-Uni, Arabie Saoudite, Chypre) de Kaouther Ben Hania
Avec : Amer Hlehel, Clara Khoury, Motaz Malhees…
Genre : drame
Durée : 1 h 29
Date de sortie en salles : 26 novembre 2025

 

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