À partir de l’autobiographie de Clémentine Autain, Romane Bohringer raconte dans « Dites-lui que je l’aime » l’histoire parallèle des relations que toutes deux ont entretenue avec leur mère respective. Multipliant les approches cinématographiques pour dire la souffrance, elle affirme pourtant qu’il est possible de briser la chaîne de l’abandon.

Tout est vrai et tout est faux dans Dites-lui que je l’aime, le dernier film de Romane Bohringer. Vrai comme la vie et faux comme le cinéma ? Pas si simple. Dites-lui que je l’aime, c’est le titre qu’a donné Clémentine Autain à l’autobiographie où elle raconte le manque de sa mère, Dominique Laffin, disparue à 33 ans alors qu’elle-même en avait douze. C’est aussi celui d’un film de Claude Miller, dont l’actrice était l’héroïne, en 1977. Quand Romane Bohringer découvre le livre de Clémentine Autain, elle y voit un écho à sa propre enfance, celle d’une petite fille privée d’une mère d’abord absente, puis morte. Aussi décide-t-elle d’adapter l’ouvrage au cinéma et de faire résonner les mots de Clémentine Autain avec son histoire. Dire pour comprendre, pour réparer ?
Dites-lui que je l’aime est né d’une amitié. Clémentine Autain et Romane Bohringer s’étaient rencontrées à l’occasion de L’amour flou, le film où la cinéaste racontait sa séparation d’avec son compagnon et père de ses enfants, Philippe Rebbot. C’est lors de la parution de l’autobiographie de la députée insoumise que Romane Bohringer a ressenti envers elle ce qu’elle nomme un sentiment de « gémellité », né d’une enfance commune : une mère défaillante, qui mourra jeune et qu’elles ont longtemps considérée comme maltraitante. Les mères de Clémentine et Romane étaient des artistes, même si Dominique Laffin est bien plus connue que Maguy Bourry. Toutes deux étaient tourmentées – l’une, star à la célébrité précoce, l’autre enfant rejetée n’ayant jamais connu la chaleur d’un foyer – et ont tenté d’exorciser leurs démons dans l’alcool ou la drogue Elles ont « abandonné » leur fille, même si le mot paraît impossible à prononcer pour Romane, même si Clémentine a recours à la litote « Mère, ce n’était pas son meilleur rôle ». Comment un enfant pourrait-il comprendre que l’incapacité à être mère naît souvent du fait que l’on n’a soi-même pas eu de mère ? Que « prendre ses distances » vis-à-vis de son enfant peut être une preuve d’amour ? Mais ce dont témoigne le film, c’est qu’il est possible de briser la chaîne de l’abandon et que « c’est beau », comme le dit Romane. Et en ce sens, la présence de son fils Raoul, venu, du haut de ses quatorze ans, l’aider symboliquement et malicieusement dans son enquête, est significative. Et si Clémentine et Romane ont su être des mères c’est aussi parce qu’elles ont eu des pères – Yvan Dautin et Richard Bohringer, des artistes eux aussi – qui ont su être présents, les aimer et le leur dire.
Comment dire l’abandon, ce mot que la psychanalyste de Romane (Josiane Stoléru) tente de lui faire prononcer pour lui permettre « d’aller de l’avant » ? Par son caractère hybride, le film, multipliant les approches comme autant de tâtonnements, témoigne de cette difficulté à parler de la blessure intime. Autour du fil rouge que constitue la lecture par Clémentine Autain de son autobiographie, se succèdent et s’entrecroisent des images d’archives qui nous donnent l’émotion de voir les vrais protagonistes, des reconstitutions d’épisodes d’enfance comme le montre l’affiche avec Eva Yelmani dans le rôle de Maguy, des enregistrements faits à l’occasion du tournage du film, tels la conversation avec les demi-frère et soeur de Romane ou le témoignage d’un Richard Bohringer vieillissant, de vraies-fausses scènes quelquefois maladroites – Romane découvrant par hasard le livre de Clémentine Autain à la TV, le faux casting des interprètes envisagées pour jouer la députée, les moments avec Raoul transformé en Hercule Poirot. On comprend bien l’enjeu de la présence de l’adolescent : il s’agit d’introduire l’image de l’enfant venu briser la chaîne de l’abandon – on ne verra en revanche ni sa soeur ni la fille de Clémentine Autain – et d’apporter une respiration bienvenue dans une tension souvent douloureuse. Pourtant, certaines de ces scènes, accentuant l’effet patchwork du film, m’ont paru malvenues. Bref, vrai et faux se mêlent ici avec plus ou moins de bonheur, de même que les histoires de Clémentine et Romane. Elles se ressemblent, certes, mais les personnalités, les histoires de leurs mères, sont différentes. Chacune, se dit-on, aurait mérité son film, même si c’est sans doute dans le parallélisme de leurs parcours que Romane a trouvé le courage de faire Dites-lui que je l’aime. Mais l’effet miroir a ses limites et le choix de faire jouer Dominique Laffin et Maguy Bourry par la même actrice – pour accentuer sans doute la « sororité » de leurs filles – me paraît contestable. Il n’y a que des histoires uniques…
Vrai comme la vie et faux comme le cinéma ? À l’évidence, ici, le faux tel que l’utilise ici Romane Bohringer est une manière d’atteindre le vrai ou du moins de l’apprivoiser tout en le tenant à distance – pour soi-même, parce qu’il est difficile à affronter, par pudeur aussi, vis-à-vis des autres. Le film, par son évidente sincérité, suscite réflexion et émotion – comment ne pas être sensible à cette obsession quotidienne de la réalisatrice à percer le mystère des relations mère-fille ? Il me paraît pourtant un peu alambiqué dans son dispositif, dispersé et brouillon dans son résultat. Les moments les plus forts, ce sont les simples mots de Clémentine Autain, lus par elle dans le studio de Montreuil, qui me les ont procurés…
![]()
Anne Randon
