Plus que pour ses trafics et ses coups tordus, Los Tigres impressionne lorsqu’il montre des corps soumis à la pression, au silence et au danger. Alberto Rodríguez signe là un film inabouti, mais traversé par une tension physique rare.

Alberto Rodríguez, auteur espagnol reconnu dans son pays, autant pour ses films que pour ses séries TV, n’a guère été remarqué chez nous que pour son La isla mínima. Qui était une sorte de version locale – et légèrement surestimée par la critique française – du célèbre Memories of Murder. Si l’on revient sur ce film, datant pourtant de 2015, c’est qu’il esquissait déjà une approche très proche de celle adoptée par Rodríguez dans Los Tigres : il s’agit de mêler thriller et dénonciation socio-politique. Mais aussi, au final, de « trahir » la promesse de thriller faite au spectateur (ce qui n’était pas le cas d’ailleurs du chef d’œuvre de Bong Joon-ho) pour ne garder que le « message » politique, social et « humain ».
Bon, on est un peu dur avec Los Tigres en écrivant ça, car même si l’aspect policier est en effet bâclé en cinq minutes et en une dernière scène qui ne pourra qu’engendrer de la frustration chez le spectateur, Los Tigres n’est heureusement pas dénué de tension. Et même d’une tension parfaitement mise en scène et distillée par Rodríguez, qui réalise ici un film beaucoup moins flottant, moins maniéré, moins « auteuriste » que La isla mínima, et donc beaucoup plus convaincant.
Los Tigres nous raconte l’histoire d’une frère et d’une sœur, « marqués » par l’éducation rigoriste et exigeante d’un père plongeur de haut niveau, qui vivent – mal – d’un travail où ils perpétuent le savoir paternel. Que ce soit pour inspecter et réparer la coque de pétroliers entrant dans le port de Huelva, ou pour aller repêcher des cadavres après un accident de la route, Antonio (le grand, le très grand Antonio de la Torre) et Estrella (Bárbara Lennie) sont là, et ils sont les meilleurs dans leur spécialité. Et même si le scénario de Los Tigres les montre se laissant tenter par la possibilité de s’enrichir facilement en subtilisant de la drogue sur un bateau dont ils s’occupent, afin d’échapper à leur existence quasi misérable, dans le fond, ce qui est beau, et stressant, c’est de les regarder exercer leur métier de plongeurs. Un métier qu’on a rarement eu l’occasion de voir à l’écran, et qui, de plus, est remarquablement bien filmé. C’est donc cette tension-là, celle d’un travail à très haut risque, face aux pièges des profondeurs, qui fera que Los Tigres restera dans nos mémoires, et pas leurs démêlés avec des trafiquants brutaux et sans pitié, finalement pas très intéressants. Oui, ce film est beau, grand presque, quand la mise en scène de Rodríguez fabrique du suspense sans aucun bavardage, sans effets scénaristiques. Quand il nous montre des corps au travail, dans un milieu où le danger est purement physique, et très concret.
Quant à l’aspect social, et par là même politique, de Los Tigres, il résulte directement de cette équation qui définit la vie d’Antonio et d’Estrella : travail « physique » à haut risque + souci de rentabilité face à la concurrence = salaire de misère. Et, bien entendu, l’obligation de garder le… silence face aux abus. Dans un tel contexte, devenir délinquant ne pose pas particulièrement de dilemme moral, il s’agit simplement de saisir une opportunité au sein d’un système terriblement brutal. Et de mesurer objectivement les risques additionnels pris par rapport aux revenus possibles.
Là où le scénario de Rodríguez et de son complice habituel, Rafael Cobos, s’avère trop chargé, c’est qu’il ajoute encore, par dessus tous ces sujets, un « drame psychologique » qui est, lui, bien plus convenu, sur les blessures de l’enfance, l’héritage du père, et sur tous ces traumas qui empêchent Antonio et Estrella d’avoir des rapports « normaux » avec le reste du monde. Non pas que ce soit stupide, loin de là même, mais cela fait trop de thèmes à traiter en une heure quarante-neuf minutes. D’où l’impression frustrante, au sortir de Los Tigres, que beaucoup de choses intéressantes ont été seulement esquissées, et que le film reste inabouti.
Et ça, c’est vraiment dommage, surtout quand on repense à la qualité des scènes sous-marines… qui, à elles seules justifient de voir Los Tigres…
![]()
Eric Debarnot
