Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui Kings of the Wild Frontier, ou encore la revanche de la fourmi !

Remémorons-nous la fable de Malcolm la cigale et Adam la fourmi. Ou comment l’année 1980 permit un spectaculaire volte-face du destin, prouvant qu’un insecte pouvait non seulement échapper à la semelle de son agresseur, mais aussi lui piquer sa savate pour lui piétiner le visage…
Pour une future icône pop des années quatre-vingts, il est peu dire qu’Adam Ant entame la décennie dans une posture délicate. Le Londonien a fait ses premières armes en tant que bassiste pour Bazooka Joe. Premier manque de pot, ils choisissent de confier leur première partie à un nouveau groupe encore jamais passé sur scène, répondant au doux nom de Sex Pistols. Bazooka Joe n’y survivra pas. Tenace, Adam s’acoquine avec l’entourage de Malcolm McLaren et Vivienne Westwood, avant de former un nouveau groupe en 1977. La première mouture des Ants comprend le guitariste Lester Square, le bassiste Andy Warren et le batteur Paul Flanagan. Square, parti former The Monochrome Set, sera remplacé par Mark Ryan, et Flanagan cédera son siège à Dave Barbarossa. Adam, qui a décroché un rôle dans Jubilee de Derek Jarman, en profite pour caser quelques chansons de son groupe à l’écran. Après deux changements de guitariste et un passage radio chez John Peel, la formation met en boîte un premier album, Dirk Wears White Sox, qui paraît sur un label indépendant en novembre 1979. La presse lui réserve un traitement punitif mais le public punk apprécie, hissant la sortie au sommet des classements indés de l’époque.
Galvanisé par cet engouement, Adam demande à McLaren de manager officiellement le groupe. Un concert sold out s’ensuit pour le réveillon du nouvel an. Les eighties sont là et Adam perd ses fourmis avant la fin du mois de janvier. Dans son dos, McLaren a persuadé les musiciens de larguer leur chanteur, qu’il a replacé par une gamine de treize ans, pour un projet rebaptisé Bow Wow Wow. Adam a le seum mais jure de prendre sa revanche. Pour ce faire, il lui faut un lieutenant de choc. Ce sera Marco Pirroni, né dans une famille italienne de Camden. Il a fait partie de la toute première version des Banshees, dont la batterie fut brièvement tenue par Sid Vicious, un ancien camarade de son école élémentaire. La connivence avec Adam est immédiate. Les deux acolytes partagent des références communes, principalement enracinées dans le glam rock de leur adolescence. Adam révère Roxy Music, Marco est fan de Mick Ronson, et ils s’accordent sur un point bien particulier : Le Glitter Band avait eu une idée intéressante en employant deux batteurs à la fois. C’est décidé, la nouvelle fourmilière abritera deux kits. Terry Lee Miall et Chris « Merrick » Hughes donneront le tempo en duo derrière la basse de Kevin Mooney. Hughes occupera également le siège de producteur durant les sessions d’enregistrement de Kings of the Wild Frontier. Par chance, CBS a offert un contrat au groupe durant l’été 1980. Le quintette travaille d’arrache-pied entre avril et août, répartissant la totalité des sessions entre deux studios, l’un à Londres, l’autre au Pays de Galles. Le produit fini est publié le 7 novembre.
D’emblée, Dog Eat Dog est le son d’un groupe qui en veut. Adam et ses sbires déboulent sur un ramdam guerrier, propulsés par le Burundi beat des deux batteurs. Ce motif rythmique est inspiré d’enregistrements réalisés au Rwanda, dont les bandes faisaient partie d’une sélection de cassettes léguées par McLaren. Bow Wow Wow ayant officiellement sorti ses singles avant la nouvelle équipe d’Adam, ce dernier met les bouchées doubles pour leur damer le pion. L’utilisation de rythmes africains confère une singularité immédiate au son du groupe, même si les implications en sont très ambivalentes. L’élément tribal fait écho à la présentation visuelle du projet, pour lequel Adam s’approprie un maquillage traditionnellement associé à la culture amérindienne. La décision fit largement débat au sein de plusieurs tribus, bien que leurs chefs finirent par autoriser le chanteur à utiliser ce symbole. S’il y a fort à parier que les musiciens africains enregistrés par les anthropologues n’ont pas perçu de royalties sur le single, il est tout aussi difficile de ne pas saluer l’audace musicale du résultat. La double bastonnade, équarrie par la guitare tranchante de Pirroni, sonne toujours aussi avant-gardiste après plus de quarante-cinq ans de rotation radiophonique.
En seconde position, Antmusic se donne des airs de manifeste esthétique, ramenant la cadence plus proche du glam seventies, sur un rythme ternaire qui pourrait être celui d’un single de Gary Glitter avec le pied sur l’accélérateur. Taquin, Adam enjoint ceux qui piétinent les insectes de penser au jour où la situation sera inversée. Le riffs débraillés de Feed Me To The Lions ne dépareillent pas dans le panorama de l’après-punk, et les leads de Pirroni donnent l’impression de vouloir amener Sergio Leone chez les Pistols. L’hommage au western est encore plus appuyé sur Los Rancheros, qui référence Clint Eastwood et pousse le vice jusqu’à intégrer des bruits de revolver sur une caisse claire très country, sans pour autant perdre en verve british. Ants Invasion opère dans un registre plus proche de ce que Dirk Wears White Sox aurait pu laisser présager. Un tempo languide, une basse charnue, des riffs mécaniques comme si Gary Numan n’avait jamais vu un synthétiseur. Le phrasé d’Adam, mélange de morgue glam-punk et de strangulation new-wave, est certes saisissant, mais la Gibson de Pirroni lui vole la vedette, alternant gémissements harmonisés, accords martiaux et arpèges lustrés avec un aplomb sans faille. Sur Killer In The Home, le guitariste rend directement hommage à Link Wray, revisitant les accords de Rumble sur fond de blues cubiste dopé par les incantations d’Adam. Le refrain final, qui superpose deux lignes mélodiques complémentaires alors que le Burundi beat reprend le dessous, est impressionnant, mais ce qui suit ne l’est pas moins. La chanson-titre de l’album est une cavalcade épique compactée en quatre minutes qui mêlent chœurs tribaux, distorsion punk rock, contorsions de quatre-corde et feedback glorieux. C’est à l’écoute de ce genre de composition que l’on remercie McLaren d’avoir, par inadvertance, créé l’une des formations musicales les plus enthousiasmantes de la décennie octante.
La pop sautillante de The Magnificent Five, conjuguée aux banderilles de guitares, donne l’impression d’entendre Devo jammer avec Joy Division à travers un mur de percussions. Don’t Be Square (Be There) roule des mécaniques sur une ligne de basse surtendue, alors qu’Adam assure qu’il nous aura à l’usure : You might not like it now but you will. Donnons-lui raison en constatant que bien peu de groupes rattachés de près ou de loin à la décennie new wave produiront un son aussi infectieux. Sur The Jolly Roger, le frontman laisse libre cours à ses obsessions pour le dix-septième siècle, et le groupe tout entier joue littéralement aux pirates pour nos oreilles ébahies, nous faisant presque oublier que la composition détourne un thème d’Enio Morricone. Autre référence iconique, le jungle beat de Bo Diddley est à l’honneur sur Making History, où Adam nous parle de violence avec son falsetto le plus enjoué. En guise de dernière offrande, The Human Beings est cryptique à souhait. Son texte, uniquement constitué de noms de tribus amérindiennes, est scandé sur une cadence résolument rock et binaire, que Pirroni enlumine de son gusto si caractéristique. S’agit-il d’un hommage au peuple ayant inspiré l’étincelle rebelle d’Adam et ses fourmis, ou d’un pied de nez de plus de la part d’une bande de grands gamins que leur passé punk pousse à se peinturlurer en personnages d’un film sans fin, où les méchants détestent les gentils, qui à leur tour détestent les méchants ? Le verdict n’est pas clair. Un an plus tard, jour pour jour, le casting reviendra sous les traits d’une bande de brigands menés par un Prince Charming, comme pour rejouer ce fameux hold-up des cœurs séduits par les Rois de La Frontière Sauvage.
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Mattias Frances
Adam and the Ants – Kings of the Wild Frontier
Label : CBS
Date de sortie : 7 novembre 1980
