Dans la lignée de son magnifique Mare of Easttown, Brian Ingelsby revient avec un nouveau polar très noir, limite dépressif, qui carbure au drame social et s’intéresse plus à des dilemmes moraux qu’à la mécanique de son thriller.

L’année 2021 avait été marquée, pour les amateurs de séries TV, par une très grande production HBO (qui bénéficiait alors encore d’un prestige intact), Mare of Easttown. Ce « prestige crime show » (l’appellation utilisée aux USA) de très haut niveau cinématographiquement, porté par une Kate Winslet impressionnante, faisait le choix de déplacer son centre de gravité : ce n’était plus l’enquête policière qui importait, mais bien la situation sociale et la douleur des personnages qui étaient le sujet, voire même le moteur de la fiction. La mini-série de Brian Ingelsby était de fait plus une tragédie qu’un thriller.

On pourrait reprendre au mot près les mêmes phrases pour Task, la nouvelle oeuvre d’Inglesby, en remplaçant Kate Winslet par Mark Ruffalo, lui aussi un « acteur poids lourd », dont on a eu à maintes reprises l’occasion d’admirer le talent au cinéma. Malheureusement, cette fois (bis repetita non placent ?), le résultat est un peu moins convaincant. Toujours bon, toujours au dessus du lot en termes de série policière, mais moins convaincant.
L’histoire que nous raconte Ingelsby, c’est celle d’une « taskforce » (d’où le titre) du FBI, mise sur pied pour retrouver un enfant, disparu suite à l’attaque sanglante d’un repaire de trafiquants de drogues par un commando inconnu. En charge de cette petite équipe de bric et de broc et pas toujours professionnelle, Tom Brandis (Ruffalo) est un prêtre défroqué par amour, fin limier jouant profil bas, brisé par la mort brutale de son épouse dans des circonstances atroces. Face à lui – le scénario ne fait aucun mystère de cela, il n’y a pas de « whodunnit » dans Task -, des membres d’un gang de bikers qui contrôlent la vente de fentanyl dans une grande partie de la région de Philadelphie.
De nouveau très ancré géographiquement (les alentours de Philadelphie, la Pennsylvanie – et les acteurs ont été priés de bien prendre l’accent régional !), mais aussi socialement (c’est l’Amérique « déclassée », voire misérable, que la série « ausculte »), de nouveau centré sur les tensions et les drames familiaux qui régissent totalement les décisions de TOUS les protagonistes, y compris leur vie « professionnelle », Task nous propose un véritable chemin de croix, arpenté par les deux protagonistes principaux. D’un côté, l’enquêteur empathique mais brisé, qui tente de se reconstruire et de reconstruire sa famille, dans une démarche classique, presque « scorsesienne », de culpabilité puis de foi/pardon, en tirant les leçons de sa précédente « vie » dans la religion : Ruffalo, empâté et vieilli, est évidemment parfait de justesse et de retenue. Face à lui, pour un « effet miroir » d’ailleurs clairement explicité sur l’affiche de la série, un ex-biker en quête de vengeance, suivant une trajectoire inverse, en allant chercher toujours plus loin, de manière toujours plus excessive, une façon de sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve : Tom Pelphrey, qu’on a pu voir dans des seconds rôles dans des séries comme Outer Range ou Ozark, mais également dans le Mank de Fincher, exsude en permanence une souffrance intime bouleversante. Autour d’eux, une dizaine de « personnages secondaires » qui ne le sont pas, tour à tour mis en avant par le récit pour construire une peinture accablée et accablante d’une humanité dévastée.
Mais pourquoi Task est-il moins bon que Mare of Easttown ? Parce que l’accumulation de drames y atteint un tel niveau qu’il n’est plus crédible ? Parce que, à force de travailler la psychologie de ses personnages, à force de privilégier l’atmosphère par rapport à l’action, Ingelsby nous fait perdre le fil de son histoire ? Parce que le scénario joue trop longtemps avec notre curiosité en retardant artificiellement le moment des révélations sur le fardeau que portent les protagonistes ? Ou, plus simplement, parce que, alors que Mare of Easttown était remarquablement mis en scène, tous les épisodes étant réalisés par le même homme, Craig Zobel, professionnel très expérimenté (Westworld, American Gods, The Leftovers), la réalisation est cette fois beaucoup moins convaincante. Il suffit pour valider cette hypothèse de prendre la longue scène-clé de la fusillade dans les bois (épisode 6 : Out Beyond Ideas of Wrongdoing and Rightdoing, There Is a River) : la complexité de l’action résulte dans une succession de moments de violence dont on peine à appréhender la logique, voire à comprendre l’enchaînement, et cet échec d’un moment qui devrait être essentiel dans la série traduit bien une faiblesse « technique » de la mise en scène.
Ceci dit, en dépit de ces quelques réserves, Task reste un objet sériel peu commun, régulièrement très émouvant, qui aura figuré sans peine parmi les grandes séries de 2025.
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Eric Debarnot
