Si, de nos jours, les représentations de la violence sous toutes ses formes abondent, on n’a pas d’images d’exécutions des condamnés à mort aux États-Unis. À ces images défaillantes, Constance Debré supplée par des mots crus, description sans concession d’une violence insoutenable mais légale.

« La loi rend toute littérature obsolète » nous dit Constance Debré. Et c’est en phrases factuelles, crues et glaçantes qu’elle nous fait vivre dans les moindres détails « les protocoles d’exécution », ces règles qui président à la mise à mort des condamnés aux Etats-Unis. D’emblée, elle nous implique dans son récit, faisant de nous, à la deuxième personne, le héros de cette fin de vie tragique, nous projetant vers ce que seront les trente-cinq derniers jours de notre existence. Ces protocoles, ils sont devenus sa vie, ou presque : Constance Debré dit qu’elle ne lit plus que cela depuis deux ans, dans cet appartement numéro 15 où elle vient de plus en plus souvent, à l’ouest d’une ville qui n’est pas nommée. Mais ce n’est que le début d’un terrifiant voyage au cœur de l’inhumanité.
Certes, on sait que la peine de mort est toujours en vigueur dans certains états des USA et que la chaise électrique en est l’instrument le plus utilisé. Mais on n’a aucune représentation de ces exécutions, contrairement à bien d’autres violences. Les images sont interdites, on n’a que les mots de témoins, et ils sont de moins en moins nombreux car, de plus en plus, la loi opère à l’abri des regards. La pendaison, le peloton d’exécution, la chambre à gaz, la chaise électrique, l’injection léthale, toutes ces méthodes sont légales, constitutionnelles mais restent pour nous abstraites. On était loin, avant de lire Constance Debré, d’en imaginer l’atrocité. Que reste-t-il du condamné une fois qu’il a été traversé par un courant de 2640 volts ? Quelle serait « la meilleure manière de tuer » ?
Ces lieux où Constance Debré venait en tant qu’avocate, elle les fréquente désormais en tant qu’écrivain, immergée dans l’horreur du crime légal, à laquelle elle tente d’échapper en fatiguant son corps – 2,5 kms de natation chaque matin – en partant en quête de rencontres féminines. C’est un crime où personne ne tue, où tous se contentent d’appliquer des protocoles. Pas de bourreau mais des équipes qui conduisent le condamné vers une mort à laquelle il ne pourrait échapper que par la mort elle-même, une mort anticipée en quelque sorte, dont il importe de ne pas le faire bénéficier. La mort ne doit pas advenir mais se donner, et dans les règles. Protocoles, le portrait effrayant d’un pays, un livre d’une violence extrême dont il est impossible de sortir indemne.
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Anne Randon
