Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, Ace of Spades de Motörhead, le plus punk des albums de Métal, ou le plus Métal des disques punks !

Il n’y a pas de règles en art. Les œuvres marquantes suivent leurs propres règles. En 1980, des tas d’artistes produisaient des albums très intéressants en critiquant les clichés rock’n’rolliens. Et la même année Motörhead pondait un classique en se vautrant dedans. Il faut dire que pour Lemmy, ces clichés n’étaient pas une vitrine devant laquelle fantasmaient pas mal de fans de Rock. Ces « clichés » étaient… sa vie.
Lemmy, c’est le type qui voit un élève entouré de filles parce qu’il a une guitare. Alors qu’il ne sait pas jouer de l’instrument, il décide de faire pareil pour un résultat identique. À 16 ans, il a vu les Beatles se produire au Cavern Club de Liverpool. Cela pose un homme rayon « J’étais là pour voir les premiers feux de la Révolution. ». Plus tard, il cohabitera à Londres avec Noel Redding de The Jimi Hendrix Experience et deviendra roadie de Jimi.
Lemmy n’aimait pas les étiquettes. Lorsque la presse anglaise inventa le terme New Wave of British Heavy Metal, et plaça dedans Motörhead, Lemmy rappelait qu’il faisait « juste du Rock’n’roll ». Un Rock’n’roll qui plaisait aux fans de Punk et qui influença le Speed Metal. Un peu comme ces Ramones auxquels Lemmy a rendu hommage dans l’une de ses chansons, Motörhead n’a jamais fait d’album de virage bowien à 180 degrés.
Qu’est-ce qui fait alors qu’Ace of Spades est souvent considéré comme meilleur que d’autres albums musicalement inspirés du groupe ? Vic Maile. Un producteur qui a osé taper du poing sur la table face à des musiciens réputés incontrôlables en studio. Un producteur qui a réussi à rendre sur disque ce que le groupe dégageait en live.
Ace of Spades démarre l’album en mode char d’assaut. Si cette ode à l’adrénaline du jeu sonne si juste, c’est parce qu’on sent bien que la ligne de conduite du morceau existe aussi pour Lemmy en dehors du casino. You know I’m born to lose, and gambling’s for fools / But that’s the way I like it, baby, I don’t wanna live forever. (Tu sais que je suis né pour perdre et que parier est pour les idiots. Mais j’aime les choses comme ça, bébé. Je ne veux pas vivre pour toujours)
Love Me Like a Reptile maintient la cadence avec sa batterie qui aurait pu figurer sur un morceau Punk Rock, ses soli de guitare efficaces sans chercher la virtuosité, et un texte sexuellement direct que seul Lemmy pouvait chanter sans avoir l’air ridicule. Porté par un tempo pré-Speed Metal, Shoot You in the Back déballe son imagerie western.
Ce qui permet de mettre les choses en pause pour évoquer la pochette. Selon le batteur Phil Taylor, le look de Lemmy serait inspiré par le personnage de Bret Maverick de la série westernienne US late fifties Maverick. Phil a lui une tenue inspirée par le personnage campé par Brando dans le western réalisé par ce dernier, La Vengeance aux Deux Visages. Le guitariste Eddie Clarke porte de son côté une tenue évoquant celle de Clint Eastwood dans la Trilogie des Dollars.
Au « né pour perdre » du morceau d’ouverture répond Live to Win. Mais derrière, on trouve la même jouissance de l’instant présent. La vision de la sexualité de Fast and Loose pourrait être débattue vue des années 2020. Mais on pourrait de toute manière faire de même pour bien des morceaux Rock de l’époque (voire des titres de Hip Hop encore plus récents), désormais patrimonialisés. Morceau hommage aux roadies du groupe, (We Are) The Road Crew sent très fort la célébration de l’hédonisme de la vie passée de roadie de Lemmy.
On n’a plus parlé musique depuis quelques lignes ? Peut-être parce qu’il n’y avait rien de neuf à dire. Fire Fire donne par exemple l’impression de recycler Ace of Spades et… ça marche. Morceau dans lequel match est bien sûr employé dans un sens sexuel, amoureux… et dans celui d’allumette. Jailbait raconte l’envie du narrateur de coucher avec une groupie adolescente… tout en sachant qu’il finira en taule s’il se fait prendre. Les années 1970, décennie connue pour certains aspects permissifs plus admissibles depuis, venaient il est vrai juste de se terminer.
Mais là n’est pas la vraie question. Un certain nombre de classiques artistiques prennent en effet le point de vue de personnages aux actions punies par la loi. C’est le regard de l’auteur sur le sujet qui fait alors la différence. Sauf qu’on parle ici de Lemmy, un type pas vraiment synonyme de la notion de distance, pas de Bruce Springsteen, Nick Cave ou Johnny Cash. À chacun de décider si ça passe au nom du regard dans le rétroviseur.
Porté par un riff Rock’n’roll fifties, Dance montre que pour chanter le plaisir de danser de façon aussi directe en 1980 sans paraître ridicule, il n’y a que James Brown… et Lemmy. Bite the Bullet suit, en mode Je te quitte et je suis content. Le très boogie The Chase Is Better Than the Catch est un peu « Lemmy, Ma Vie de Chaud Lapin ».
L’album s’achève sur The Hammer, sans avoir jamais baissé en intensité. Nietzsche philosophait à coup de marteaux. Lemmy ferait-il du Rock à coup de marteaux ? Le morceau a en tout cas suscité une double interprétation sur la toile. Pour certains, il s’agirait d’un morceau sur un tueur en série, thème entre autres déjà illustré dans le Rock par les Stones et les Talking Heads. Pour d’autres ce serait l’héroïne. Pas envie de trancher.
Ce qui est tranchant en revanche, c’est Ace of Spades. Un album qui pourrait convertir l’amateur de Rock le plus réfractaire au Métal.
![]()
Ordell Robbie
