5+5 = les disques préférés d’Olivier Martinelli

Parce que l’auteur du récent Caracas (titre d’actualité !) est aussi un rocker, qu’il monte régulièrement sur scène, cela faisait complètement sens de lui demander de nous concocter son 5+5. Accrochez-vous, c’est aussi passionnant (ou presque) que ses livres !

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Olivier Martinelli au Supersonic Records le 7 octobre 2025 – Photo : Pascal Cossé

5 disques du moment :

Andrea Laszlo De Simone – Una Lunghissima Ombra

Un nom à coucher dehors. Le bonhomme est pourtant casanier. Il refuse les concerts depuis quelques années et ouvrage ses chansons en ermite… des chansons à tiroirs où une mélodie mène à une autre, où chaque chanson en contient trois. On y entend Nino Rotta, Ennio Morricone et la grande variété italienne. Un sans faute.
Le musicien ne sort de sa grotte que pour frotter ses chansons à un orchestre symphonique. Le résultat : un disque intemporel qui sonne comme un classique instantané.
Les footballeurs italiens ont inventé le catenaccio. Heureusement pour nous, Andrea Laszlo De Simone n’est pas footballeur. Il a inventé une musique sans tacle par derrière, sans tirage de maillot, sans crampons… Une musique qui cavale, libre et sans contraintes, ouverte aux vents tièdes du printemps.

Wet Leg – Moisturizer

Toutes guitares dehors, le groupe fonce et trace sa route à grandes giclées d’électricité. À la manière des Breeders, en leur temps, les Wet Leg ne se prennent pas au sérieux et leur musique vous colle le sourire instantanément.
En attendant que la chimie règle le problème, la tumeur qui a élu domicile sur l’une de tes vertèbres t’interdit de courir. On ne t’a rien dit pour le reste. Alors, tu mets le disque à plein volume dans le salon et tu te jettes contre les murs. Tu as vingt ans à nouveau. Tes rides ont disparu, ton ventre n’a pas encore poussé, tes cheveux sont noirs. Et tu ignores même ce qu’est une tumeur.

Vincent Delerm – La Fresque

Vincent Delerm est un ami. Il ne me connaît pas. Mais c’est un ami. Il est de ceux qui m’accompagnent sans me trahir depuis les tout débuts, sans se trahir, jamais. Son nouvel album a pour titre La Fresque, et jamais un disque n’a aussi bien porté son nom. Chaque chanson grouille de personnages familiers, évoque des instants de vie, des sentiments éprouvés. Et quand il écrit « on est plusieurs à se faire transpercer le cœur. Plusieurs milliers d’âme-sœurs », je sais exactement de quoi il parle. Je sais les bouleversements intimes qu’une chanson, un film, un livre, peuvent provoquer chez moi.
Certaines phrases de Delerm m’ont déjà inspiré des textes. Elles laissent suffisamment d’espace pour ça. J’ignore si Delerm a déjà tenu un pinceau. J’ignore s’il a caressé, un jour, l’idée de peindre des toiles, des fresques. Je suis certain par contre qu’il est un écrivain, de la grande famille des impressionnistes.

Dom Duno – Méchant

Il a connu son heure de gloire au sein des Kid Bombardos, un groupe à la trajectoire électrique fulgurante. C’était il y a près de quinze ans. Quinze ans à en voir, des vertes et des trop mûres. Quinze ans à penser à survivre à ce monde qui n’aime plus ses musiciens.Et puis, il reçoit ce texte en français, un texte écrit de la main de son père, l’écrivain L.Martin Elli. Il a toujours chanté en anglais mais ce texte boxe la langue française comme jamais. Et la mélodie s’impose immédiatement, avec une simplicité désarmante.
Kid Bombardos, son premier groupe avait emprunté ce nom à son arrière-grand-père boxeur. Depuis la fin du groupe, il avait remisé short et gants au fond d’un placard. Il vient de remettre la main dessus…

Mogwai – The Bad Fire

Mogwai produit toujours le même disque. Et il n’est pas un seul de mes romans dont il n’ait été la bande-son. Idéal pour écrire, pour accompagner par sa puissance les montagnes russes émotionnelles de mes histoires.
J’admire l’obstination du groupe à toujours creuser le même sillon, comme une forme de modestie ultime ou d’arrogance suprême. Mogwai a trouvé la formule. Et il n’a aucune raison d’en changer. Leurs disques sont des volcans indolents qui déversent par-delà le cratère une lave en fusion. La vague incandescente et paresseuse inonde les pentes et rien ne peut s’opposer à sa progression.
Alors, on se tient là, à mi-pente, fasciné, l’oreille tendue vers le grondement sourd qui menace, le regard orienté vers le cratère en espérant se faire engloutir bientôt par ce ras-de-marrée électrique.

5 disques pour toujours :

The Jesus and Mary Chain – Darklands

Sur la pochette, deux silhouettes noires sur fond bleu. Rien d’autre. Le nom du groupe, c’est The Jesus and Mary Chain. L’album s’appelle Darklands. J’ai 20 ans. Je rentre au bercail au volant de ma 4L, le vinyle posé sur le siège passager. Je m’enferme dans ma chambre et le pose sur ma platine.
Les premières notes égrenées par une guitare paresseuse ne ressemblent à rien de ce que j’ai pu entendre jusqu’ici. Elles résonnent en moi d’une manière inhabituelle. Le son est neuf et paradoxalement familier. Je sens qu’il ouvre une brèche dans ma poitrine, que cette musique vibre, résonne dans toutes les parties de mon corps… que je l’attends depuis toujours… qu’avant ça, je n’ai fait que tâtonner… me cogner aux murs.
Le son de guitare est un peu crade. Il n’est pollué par aucun synthétiseur, aucun saxophone, ces deux instruments qui ont flingué tant de chansons dans les années 80. Comme chez les Smiths, il n’y a aucun solo, juste des accords qui tombent parfois à côté mais jamais très loin du cœur. Le tambourin est omniprésent. Mon obsession pour cet instrument vient de là. La voix est grave. Elle semble s’extraire d’une nappe de brouillard pour vous choper par le col. Je sens les larmes me monter aux yeux et je me crispe pour les contenir. Je suis totalement chamboulé et je comprends que derrière ce disque, il y a des enjeux importants qui se trament… que tout va changer. Sous le déluge sonique des Jesus and Mary Chain, ma vie est en train de se tordre dans une vrille infernale.

The Velvet Underground – The Velvet Underground & Nico

À l’adolescence, la société a fait subir à Lou Reed et John Cale des électrochocs. Lou, à dix-sept ans pour le guérir de ses tendances homosexuelles et John, à peu près au même âge, pour le sauver de sa marginalité et de ses dépressions chroniques, peut-être aussi de sa consommation précoce de drogues.
Je suis soulagé que ces traitements inhumains n’aient plus cours aujourd’hui. Mais de manière purement égoïste, j’ai honte d’avouer que je suis heureux que des médecins fous aient pratiqué ces séances de tortures sur John et Lou, et que ces supplices aient été approuvés par des parents déboussolés et rétrogrades.
Les médecins visaient sans doute le mauvais organe. Les électrochocs ne les ont guéris de rien. Et en cherchant à gommer les déviances de ces deux adolescents, l’un américain, l’autre gallois, ils ont créé le groupe le plus inventif et déviant du vingtième siècle. Parce que cette électricité qui a creusé leurs cerveaux, les deux têtes pensantes du Velvet Underground, l’ont emprisonnée, apprivoisée et faite rejaillir en grands geysers de créativité… En la dirigeant, cette fois, vers le bon organe, celui qui se dissimule, côté gauche, au niveau de la poitrine.

The Strokes – The New Abnormal

Au début de l’histoire, le rock traîne son âme en peine dans le caniveau. Il baisse la tête, légèrement voûté alors que le rap bombe le torse en agitant les bras sur toute la largeur du trottoir. Mais ce jour-là, cinq jeunes new-yorkais, la peau sur les os et le cuir sur le dos, converse aux pieds, cheveux en bataille, décident de défier le monde. Ils font partie du groupe The Strokes.
La pochette du premier disque annonce la couleur. Une fesse blanche et nue sous une main gantée de noir. La première chanson crachote avant une montée d’arpèges qu’accompagne une voix au grain fatigué. Le décor est planté. On respire mieux, on se redresse.
Ce prototype traverse le ciel à l’ouverture de ce siècle. Nous sommes en 2001. La carlingue a été assemblée dans les caves de Manhattan. Son pilote d’essai s’appelle Julian Casablancas. Et si l’entreprise semble surgir d’une époque plus ancienne, elle va crever le mur du son dans une déflagration métallique.
Casablancas en est la flamme, la mèche, la dynamite. Il est la voix cascadeuse qui enchaine les vrilles et les loopings. Il est un sac d’orties jeté au visage de la pop. Il est le désespoir fissurant un mur de guitares, une inflexion dans le gosier brisant les carapaces les plus épaisses. Il est la larme creusant un sillon sur la joue de ma fille de dix ans. Une trouée lumineuse dans un ciel tourmenté.
Quand parait The New Abnormal, c’est le confinement. L’écoute en boucle de cet album va s’étaler sur des mois et nous ouvrir des horizons que nous avons perdus. Alors que les fans de la première heure commençaient à se lasser, The Strokes publient leur meilleur album. Et si ce n’est pas le meilleur, il est assurément le plus déchirant de tous.
Julian est un hyperactif, un joueur de poker qui met, tous les jours, sa peau sur la table, joue sa chemise, sa réputation, sa vie sur une main. Il produit d’autres musiciens, sort un album solo, tue sa vingt-cinquième heure de la journée avec The Voidz, son deuxième groupe, revient aux Strokes, produit encore, chante sur les albums des autres. Il n’arrête jamais, passant d’un cercle de jeu à un autre, raflant la mise avec une paire de sept, perdant tout avec une quinte flush. Casablancas a la grâce et le goût du risque. Oui Julian est un joueur, un magicien qui transforme la boue en or, le bruit blanc en émotion
Mais avant toute chose, Julian Casablancas, c’est une virée sous l’averse avec ma fille, la voiture filant entre les étangs gonflés de pluie, le sol tellement détrempé que la route a disparu. C’est cette voix déchirée défiant le ciel, écartelant les nuages face à nous. C’est cette larme sur la joue de ma fille. Une trouée lumineuse dans un ciel tourmenté.

The Woodentops – Giant

La musique des Woodentops vous chamboule, vous tangue. Elle vous emporte dans une sorte de frénésie joyeuse. Quand ils déboulent au mitan des années 80, ils ne ressemblent à aucun autre groupe. Rolo McGinty, leur leader a trouvé la formule magique sur un bout de papier avant de le rouler en boule et l’avaler pour que personne, jamais, ne puisse retrouver la recette.
Depuis quarante ans et la sortie de Giant, il ne se passe pas un mois sans que je réécoute ce disque, sans que j’essaie d’en déchiffrer le code, d’en décrypter les mystères… sans que je comprenne pourquoi ce disque me touche autant.
Dans une autre vie, il m’est arrivé de pogoter à des concerts des Woodentops. J’ai rarement participé à des pogos plus doux, plus tendres, plus joyeux. Aujourd’hui, quand je réécoute les douze perles qui composent ce disque, je revois ces visages inconnus croisés dans les concerts, je revois leurs fronts auréolés de sueur, cette énergie qui irradiait de tout leur être. Et je souris à ma jeunesse toujours là.

Gamine – Voilà les anges

Je dois vous expliquer pourquoi Gamine compte autant pour moi et beaucoup d’autres. Je dois revenir à l’origine de tout. Je dois revenir aux 80’s… Cette époque où, pour gommer le complexe d’infériorité que le rock français nourrissait face aux anglo-saxons, nos groupes gonflaient leur production de testostérone électrique ou de synthés rutilants.
Quand Gamine a surgi de l’underground bordelais, ses membres n’avaient besoin d’aucun de ces artifices. Et la première fois que je les ai découverts, je suis tombé instantanément amoureux de leur son. C’était quelque chose qu’on n’avait jamais entendu de ce côté-ci de la Manche. Parce que Gamine n’avait pas besoin de bomber le torse. Il était à sa juste place. Armé de peu, une basse, une batterie et deux guitares qui se mariaient comme en rêve. Armé surtout d’une foi inébranlable en sa musique. Cette foi transportée par la voix cascadeuse de Paul Felix, cette voix courageuse, bagarreuse. Cette voix qui ne se cache pas.
Les anglais avaient The Smiths, The Woodentops, The Stone Roses. Nous, nous avions Gamine. Et nous pouvions enfin les regarder dans les yeux.

Dernier ouvrage paru :

Caracas

Caracas
Roman d’Olivier Martinelli
Editeur : Kubik
200 pages – 17 €
Date de publication ‏ : ‎ 9 octobre 2025

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Dernier album paru :