Découvrir The Guilteens sur scène, au Point Ephémère et en première partie de Cardinals, un autre groupe prometteur venant de Cork, en Irlande, avait été un petit choc, et nous avons eu envie de reparler très vite avec Finn Sedas, leur frontman, pour essayer de mieux comprendre la source de leur magie sur scène.

Benzine : On a l’habitude de groupes irlandais venant de Dublin, alors que vous êtes de Cork… Qu’est-ce que ça implique comme différence, s’il y en a une ?
Finn : Je pense que comme c’est une plus petite ville, moins « construite », il y a plus de place pour que les groupes répètent. C’est évidemment une « scène » plus petite, les gens se connaissent entre les groupes. A Dublin, vu la taille de la capitale, il y a naturellement plus de « cliques », comme on dit. A Cork, c’est plus « unifié ». Par exemple, il y a beaucoup de « cross-pollinisation » entre les groupes. Chez The Guilteens, Shane qui est notre batteur, joue dans tout un tas d’autres groupes. Tomas, notre bassiste, fait de même. En fait, je suis le seul membre de The Guilteens qui ne joue pas ailleurs !
Benzine : Au fait, ça veut dire quelque chose, ce nom, The Guilteens ?
Finn : Non, pas vraiment, c’est juste un mélange de mots, « Guilt » (culpabilité) et « Teens » (adolescents), c’est ouvert à toutes les interprétations.
Benzine : Alors, l’histoire des Guilteens, ça s’est passé comment ?
Finn : Au sortir de l’école, je suis allé dans un collège de musique à Cork, qui s’appelle CSN, et qui est très pratique, orienté vers l’écriture des chansons, leur interprétation. Mon premier groupe s’appelait Ladydoll, c’était en 2007, j’y ai joué pendant 10 ans, on s’est établis à Manchester. Mais au bout d’un moment, les choses stagnaient, on est retournés en Irlande en 2016. J’ai travaillé dans mon coin sur des chansons, et quand j’ai voulu revenir, le COVID est arrivé et a tout stoppé. C’est finalement en 2023, avec beaucoup de matériel prêt, que je suis entré en contact avec les autres musiciens pour former le groupe et créer toutes les chansons ensemble.
Benzine : Et tes influences, quelles sont-elles ? Il nous a semblé au concert que ces influences étaient très diverses, mais aussi différentes de celles la plupart du temps citées par les groupes d’aujourd’hui…
Finn : Enfant, j’ai grandi dans les années 90 en écoutant la musique à la radio : Michael Jackson, Paul Simon, Queen, des choses avec des mélodies et des vocaux très forts. C’est quand j’ai découvert Nirvana, à 13 ans, que les choses ont changé, et que j’ai eu envie de devenir un musicien, jouer de la guitare. Mais les choses que j’ai écoutées et aimées, c’était souvent des gens à la fois mélodiques et lourds, agressifs, comme NIN, QOTSA, PJ Harvey, Nick Cave. Et ces dernières années, je suis revenu vers des artistes comme Tom Waits qui faisaient des choses différentes, bien avant. La plupart des groupes que j’aiment sont ceux qui mélangent les genres.
Benzine : L’atmosphère de la musique de The Guilteens est à la fois très sombre et « bigger than lige », cinématographique…
Finn : C’est une bonne analyse. Je suis en effet attiré par une esthétique sombre. Mais les films sont une grande influence pour moi, c’est donc quelque chose qui doit se traduire dans ce que nous faisons.
Benzine : Et cette intensité qui se dégage sur scène, ce qui est étonnant, c’est qu’elle ne se transforme pas systématiquement en explosion…
Finn : Dans pas mal de nos chansons, il y a quelque chose de sensuel, de sexy, et c’est plus beau de garder les choses sous contrôle, de rester sur la ligne, de ne pas basculer vers l’évidence, vers l’explosion.
Benzine : Tu composes donc les chansons, mais quelle est la dynamique du groupe ?
Finn : Oui, la plupart de nos chansons sont les miennes, mais le groupe apporte sa propre approche et les transforme. Et sur scène, c’est aussi pourquoi nos sets sont différents du disque, par exemple Cathal ne joue jamais les choses deux fois de la même façon, jamais le même solo de guitare ou de trompette. Cela donne une sensation de « nouveauté » à chaque fois. Nous avons plusieurs chansons où nous nous sommes réservés un espace où jouer les choses de manières « libre » à chaque fois. C’est plus excitant. Un bon enregistrement, comme un bon concert, c’est surtout lié à l’énergie du groupe, c’est intangible, c’est une manière de traduire l’énergie de chacun d’une manière qui respecte les sentiments des musiciens. Garder un élément de surprise permet d’atteindre ce genre de chose.
Benzine : En ces moments difficiles que nous vivons, la musique offre une manière de survivre. Pourtant, il est de plus en plus difficile financièrement de vivre de la musique. Mais quelle ta vision sur le futur de la musique, sur son rôle ?
Finn : ça fait un moment en fait que je fais de la musique, j’ai connu l’époque où il était possible de gagner beaucoup d’argent très vite. Aujourd’hui, il faut être réaliste, la musique n’est probablement plus un travail à plein temps. Au cours des dix dernières années, je me suis organisé de manière « pérenne » pour pouvoir faire de la musique et aussi quelque chose pour gagner sa vie. Tout le monde dans le groupe a un boulot en parallèle. Il faut être sûr qu’on arrive à être heureux dans son boulot et heureux avec la musique qu’on fait. Cela implique beaucoup de sacrifices. Dans ma vie, je bosse et je fais de la musique. Cela ne me laisse pas le temps de faire quoi que ce soit d’autre, de sortir par exemple. D’un côté je dois gagner ma vie, d’un autre j’écris, je compose, je joue, je vais voir d’autres groupes pour les soutenir…
Je reconnais le pouvoir de la musique, et c’est bien pour ça que je continue à en faire. C’est difficile de savoir où on va, avec l’IA par exemple, ça va être fou. mais je n’imagine pas un monde où les gens n’auront plus envie d’aller quelque part pour voir et écouter quelqu’un en train de jouer de la musique. Par moments, je me dis quand même que si on pouvait retirer complètement l’Internet de nos vies, ce serait sans doute très dur pendant un an, mais un an plus tard, la planète toute entière s’en portait bien mieux !
Benzine : Quelles sont les prochaines étapes pour The Guilteens ?
Finn : On va enregistrer dans les premiers mois de 2026, je ne sais pas si ce sera un nouveau EP, ou si on attendra pour avoir un album, il faut voir. On doit revenir à Paris vers avril, mai, avec un groupe de LVP (« Le Village Pop ») qui s’appelle , on va jouer avec eux, en première partie. On regarde aussi la possibilité de jouer dans des festivals cet été en France…
Benzine : Notre question stupide mais habituelle pour conclure : si tu n’étais pas musicien, que ferais-tu ?
Finn : Je serais de toute manière dans la musique, je bosse comme ingénieur du son ces dernières années, alors ce serait ce que je ferais. Les gens qui font de la musique sont « mes gens », je veux être avec ces gens-là autour de moi, des gens créatifs, qui n’ont pas seulement un job pendant la journée…
Propos recueillis par Eric Debarnot
Le EP de The Guilteens :
The Guilteens – Heavy Letters (EP)
Label : Le Village Pop Records
Date de parution : 31 octobre 2025
