Après plus d’une décennie à chroniquer la déréliction sociale britannique à coups de beats agressifs et de spoken-word acide, Sleaford Mods changent – un peu – de ton avec ce The Demise of Planet X, s’ouvrent au monde grâce à des collaborations, des mini-mélodies et même un peu de groove. Et c’est très… beau.

La question qu’on s’est rapidement posée en écoutant les albums de Sleaford Mods ou en assistant à leurs concerts, deux expériences régulièrement très revigorantes, c’est celle de la « limite de l’exercice » : étant donné la « simplicité » du dispositif (en gros, des enregistrements sur PC, des textes virulents mais pas toujours intelligibles quand on n’est pas complètement « fluent in english », et une saine colère, non dépourvue d’humour), n’était-il pas inévitable qu’une certaine lassitude se dessine au bout d’un moment ?
Contre toute attente, alors que le groupe a dépassé les quinze ans d’activité, et que leur nouvel album studio, ce Demise of Planet X, est leur treizième, il semble que ni la logorrhée belliqueuse ni la conviction de Jason Williamson ne se soient émoussées. Quant au succès du duo, il résiste particulièrement bien au temps qui passe, et semble même s’intensifier à une époque où le concept de « spoken word » est de plus en plus pertinent dans le Rock actuel. Et c’est justement quand on ne se pose plus la question de leur pérennité que nos deux punks abordent un virage inattendu : très forts, les mecs !
Le principe au cœur de ce The Demise of Planet X, c’est d’abord celui de la « collaboration », de permettre à d’autres artistes, musiciens ou non, de venir infléchir la trajectoire de Sleaford Mods, d’ouvrir leur musique à d’autres styles, d’autres horizons. Et même, pour faire court, quite à être simplistes, de lui ajouter du « groove », des refrains un peu plus radio-friendly, voire même une… musicalité (!) nouvelle. Mais, évidemment, sans rien sacrifier du tranchant et des aspects combattifs de leur travail. Un vrai défi… mais, ne faisons pas durer le suspense, que les fans « hardcore » soient rassurés, un défi remarquablement géré par nos deux punks / Mods. Qui nous offrent ici leur disque le plus « accueillant », mais sans aucun risque d’être accusés de compromission commerciale.
The Good Life est une ouverture formidable, entre les cris de rage de la « grande » Gwendoline Christie (Game of Thrones) et un refrain pop (oui, pop !) chanté par BIG SPECIAL : il y est question de la tentation de vivre une « bonne vie », mais le cynisme méchant de Jason Williams pondère tout ça de propos hilarants. On sent dans ce titre une légère, mais indéniable rupture avec la tradition du groupe. Double Diamond est une jolie démonstration d’association entre une atmosphère sombre, post-punk presque, rehaussée sur la fin par des cordes (!), et une narration et un feeling classiquement hip hop. Riche et complexe, ce qui n’est pas forcément des adjectifs qu’on associe à Sleaford Mods. Sur Elitest G.O.A.T. , c’est ni plus ni moins qu’Aldous Harding qui contribue avec un chant aérien, tranchant avec la détermination du chant de Jason et du beat obstiné : remarquable, tout simplement ! Après un tel triplé, il est presque dommage de trouver le single Megaton, efficace, mais beaucoup plus dans la ligne habituelle du groupe… même si la dénonciation virulente des travers de notre époque – en particulier de la nuisance des réseaux sociaux – fait plaisir à entendre.
Heureusement, No Touch revient sur un terrain plus déroutant : le dialogue entre Jason et Sue Tompkins semble beaucoup plus « tendre » que ce que à quoi Sleaford Mods nous a habitué. « You’re not miserable, you’re nice » (Tu n’es pas malheureux, tu es gentil), c’est un peu « bas les masques », non ? Troublant. Bad Santa est-il une pique contre la culture outrageusement consumériste de notre siècle, ou contre la nouvelle politique US, fasciste, masculiniste, raciste, etc. ? Comme souvent avec les textes de Sleaford Mods, l’ambiguité règne, mais la tristesse est prégnante. The Demise of Planet X revient sur le pessimisme inévitable que génère l’état actuel de nos sociétés, mais l’abondance de sonorités étranges décale la protest song vers une sorte de S.F. hallucinée.
La seconde face s’ouvre sur Don Draper, et les nombreux fans de Mad Men se réjouiront de cette référence sur un long titre swinguant, jazzy, et profiteront d’un texte riche en jeux de mots dont, évidemment, on aura du mal à saisir le sens. Gina Was est l’un des morceaux qui a déjà fait le plus parler de lui, puisqu’il s’agit du moment le plus introspectif du disque : à date, l’un des rares récits personnels de Williamson, qui ouvre un espace émotionnel inhabituel… et qui démontre que le « système Sleaford Mods » fonctionne parfaitement sur d’autres modes que celui de la colère sociale. Peut-être bien le sommet du disque. Shoving the Images évoque a priori le bombardement d’images auquel nous sommes soumis, mais est un cran en dessous de ce qui a précédé.
Flood The Zone, avec ses lignes ultra-violentes contre Trump et MAGA, montre que la colère des Mods n’est plus seulement dirigée contre les politiciens britanniques, ce qui fait évidemment sens. Plus « original » est le fait que la chanson sonne par endroits comme une reprise des (ou à un hommage aux) formidables Specials, ce qui en fait pour nous un pur régal. Après la mélodie et l’élégance de Flood The Zone, on se prend l’agressivité très « rap » de Kill List en pleine face : efficace, mais pas follement original pour le coup. On préférera nettement la clôture de The Unwrap, avec une légèreté retrouvée et, derrière une nouvelle attaque contre le matérialisme actuel, une sorte de confession, très honnête, de Jason, sur « là où il en est » aujourd’hui dans sa vie : ce qui met Jason en colère, mais qui l’attriste aussi, ce ne sont pas seulement les perspectives sombres d’un avenir politique incertain, mais c’est aussi l’effondrement du quotidien.
Bref, une belle réussite que ce dernier album, plus ouvert musicalement, plus collaboratif, parfois presque vulnérable, dans lequel Sleaford Mods dissèque l’apocalypse de notre quotidien.
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Eric Debarnot
Sleaford Mods – The Demise of Planet X
Label : Rough Trade
Date de parution : 16 janvier 2025
