« Je suis une idiote de t’aimer », de Camila Sosa Villada : des histoires de domination

L’autrice argentine dresse des portraits marquants, dans les différentes nouvelles qui composent ce recueil. Les héroïnes subissent, mais trouvent toujours de l’espoir dans l’âpreté de leurs vies. Je suis une idiote de t’aimer est un condensé de la plume de Camila Sosa Villada, à la fois crue et au plus près des sentiments de ses personnages.

Camila Sosa Villada
© Catalina Bartolomé

J’ai tout de suite été embarqué par la première nouvelle de ce recueil de Camila Sosa Villada, lorsque deux coiffeuses mexicaines rencontrent Billy Holiday à Harlem et finissent par devenir des proches de la chanteuse. Au plus près des sensations, dans une économie de mots pour planter un décor, l’autrice restitue à merveille cette rencontre et cette lutte incessante que doivent mener les deux femmes travesties pour ne pas être stigmatisées, malgré le fait que l’artiste les prenne sous son aile. En écho à la trajectoire de vie des deux coiffeuses, le portrait torturé de Billie Holiday n’est pas en reste. Il est saisissant et on sent toute l’influence qu’elle a pu avoir à l’époque dans le monde plutôt confidentiel du jazz. Les nouvelles suivantes du recueil sont du même acabit, tout aussi saisissantes et il est difficile de relâcher le livre une fois entamé.

couv je-suis-une-idiote-de-taimer-hdLa violence n’est jamais loin dans les histoires qui se tissent, et elle peut recouvrir de nombreuses formes pour atteindre les héroïnes des neuf textes de Je suis une idiote de t’aimer, qu’elles soient âgées ou enfants, elles ne sont pas épargnées. Les violences dites « ordinaires » sont restituées avec beaucoup d’acuité. Le corps a aussi toute son importance pour Camila Sosa Villada et elle a une façon bien à elle de le rendre palpable pour le lecteur. Lorsque l’autrice écrit sur ces corps, elle oscille entre deux crêtes. D’un côté rendre lisible la souffrance endurée et de l’autre rendre perceptible le plaisir éprouvé.

Elle dépeint une société derrière ce que vivent ces personnages, une société qui stigmatise les marginaux et qui dans le même temps s’accommode très bien de leurs présences lorsqu’ils servent les intérêts des puissants. L’humour noir et grinçant permet de faire sourire sur certains passages tandis que sur d’autre, il se dégage du texte une réelle poésie, comme lorsque les deux coiffeuses de la première nouvelle retrouvent Billie Holiday dans un bain bouillant et qu’elle est littéralement en train de cuire à petit feu pour noyer son mal être.

Je suis une idiote de t’aimer délivre au lecteur des textes émouvants et en même temps qui bousculent. On a déjà croisé ces thèmes qui reviennent dans son tout premier roman, Les vilaines, avec lequel j’ai découvert son travail. Dans ce recueil, les personnages cherchent à se faire une place dans un monde qui les rejette d’une manière ou d’une autre. Ils se bercent de nombreuses illusions et tombent de haut par la suite, malgré un sentiment de réussite (en réalité éphémère). Des personnages tentent alors de s’en sortir et recherchent pour cela des formes de solidarité chez leurs pairs, aux trajectoires de vie similaire. Car dans les livres de l’autrice les rencontres sont des moments forts et les amitiés sont sincères et poignantes.

Ce recueil est aussi l’occasion pour elle de réaliser quelques traversées vers du fantastique et ça fonctionne. On n’est pas prêt d’oublier la nouvelle dans laquelle une communauté est pourchassée pour son identité de genre et va finir par vivre isolée en se rapprochant d’une vie sauvage.

Les livres de Camila Sosa Villada sortent des carcans et portent en eux de nombreuses réflexions sur le désir, le corps ou l’amour. Elle parvient à mettre en place son écriture et ses histoires sans complexe et on le ressent tout de suite dans le texte. Je suis une idiote de t’aimer est un très beau recueil de nouvelles à découvrir, pour percevoir la musique singulière qui se dégage chez cette autrice.

Sébastien PALEY

Je suis une idiote de t’aimer
Un recueil de nouvelles de Camila Sosa Villada
Traduit de l’espagnol (argentine) par Laura Alcoba
Éditeur : Métailié
200 pages – 21 euros
Date de parution : 9 janvier 2025

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