Mathieu Boogaerts était de retour sur les terres de son adolescence, sur les bords de Marne, après 30 ans d’une carrière irréprochable. Tout simplement Super !

Il prévient d’emblée : « J’ai pas donné de concert ici depuis 1982 ! » Sans doute une boutade, puisqu’en 1982, Mathieu Boogaerts avait 11 ans, mais sans doute pas si loin de la réalité. Autodidacte précoce, le chanteur avait monté son premier groupe à 13 ans, à Nogent-sur-Marne, là même où il était de retour, en ce soir de fin janvier. Un retour sur les terres de son adolescence donc, dans cette tranquille ville de banlieue Est où ses grands-parents s’étaient installés, puis ses parents sont restés (Boogaerts fera souvent référence ce soir à sa mère, sans doute dans la salle). Une ville liée dans l’imaginaire collectif aux dimanches de le classe populaire s’évadant sur les bords de Marne aux beaux jours, aux guinguettes et à Yvette Horner. Mais une ville qui a aussi vu grandir quelques beaux spécimens de la chanson française, Laurent Voulzy en premier lieu (nombre de tubes co-écrits avec Alain Souchon, une des inspirations principales de notre héros du soir l’ont été dans la chambre du premier à Nogent), et, donc, Mathieu Boogaerts.
Ce soir, Mathieu Boogaerts était jovial comme à son habitude, dans une ample et pimpante chemise jaune masquant certaines rondeurs (on est autorisés à faire ce type de remarque pour les hommes, dont acte !). Et, pour cette tournée, en groupe : « Super ! » serait-on tenté de dire, en référence au titre d’un de ses albums. Car le chanteur a beaucoup joué seul (et, sans doute, osons-le dire, « galéré »), durant les années 2010, avec sa série « never ending » de concerts dans la petite salle parisienne de la Java, qu’il a honorée de concerts épiques, ludiques, extatiques, toujours souriant et donnant le change, en ambassadeur humaniste de son répertoire coloré et incisif. Quel plaisir de le retrouver ce soir dans une configuration différente et plus ambitieuse, bien entouré de « [sa] bande », composée des dynamiques (et jeunes !) Elise Blanchard (basse, chœurs), Vincent Mougel (guitare, clavier, chœurs) et Jean Thevenin (batterie, percussions).
Le chanteur « minimaliste » ne troque pas pour autant son univers pointilliste pour un show maximaliste et luxuriant : l’économie de moyens reste le maître mot, en honorant cet art de faire beaucoup avec peu qui a toujours été le sien depuis trente ans. Professionnel l’air de rien, Mathieu Boogaerts a prévu toute une palette d’effets visuels pour introduire ou clôturer les chansons, avec en acmé la version toutes lumières éteintes de J’entends des airs, et en point d’orgue en fin de set un « arrêt sur image » du groupe sous les lumières, meilleure fin de concert à tout jamais ! Et des blagues et des anecdotes, qu’il distille à sa façon, souvent avec une distance « méta » par rapport à ce qu’il est sensé raconter, et en improvisant, donnant une patte humaine mémorable, créant un vrai échange avec la salle. Ainsi, quand il demande à son batteur de tenter d’introduire – avec succès – à sa place On dirait qu’ça pleut, au titre curieusement pas très correct : « au bout du 70ème concert, à force de m’entendre raconter les mêmes choses, tu dois savoir ce que je raconte. Toujours intéressant de voir ce qu’il en reste quand d’autres restituent un truc qu’ils ont entendu plein de fois… »
Mais Mathieu Boogaerts, c’est aussi un répertoire, après 30 ans de carrière, l’air de rien, qui, à l’image de sa chevelure, n’a pas été en ligne droite. De la tignasse des débuts au caractère hirsute d’aujourd’hui, elle a été jalonnée de hauts et de bas, mais toujours en cohérence avec cet univers des débuts : de la chanson française mâtinée d’afro-beat et de reggae, des mélodies à la fois subtiles et affirmées, ménageant des ruptures parfois inattendues, en écho à ces mots fluides, faussement tranquilles et capables eux aussi d’embardées, entre classicisme et poésie totale, façon haïkus pop. Il le confesse, pour cette tournée, cela n’a pas été facile de choisir dans son répertoire, il y a pensé tout l’été 2024, avant de débuter sa tournée en novembre suivant, jusqu’à 1h avant son premier concert. Depuis, environ 70 concerts ont eu lieu, son 9ème album Grand piano, qui en comporte peu, est sorti, salué par la critique unanime. Et Boogaerts a navigué, faisant du Boogaerts, mais à l’envers : sans piano sur scène bien sûr, mais surtout improvisant d’abord les concerts en tirant au sort les chansons à jouer : « ça générait des résultats trop incertains, parfois on pouvait jouer quatre chansons tristes de suite, c’était un peu écrasant pour le public ».

Puis, depuis la rentrée de septembre 2025, en ayant une set-list inflexible. Du désordre à l’ordre – un peu à l’image du processus créatif, le chanteur a mis de l’ordre dans sa tournée. Mais de l’ordre qui n’exclut pas la vie, qui fourmille de partout sur scène : ainsi, le chanteur tire encore au sort ce soir deux chansons en rappel parmi dix écrites sur des papiers dans sa poche, pour ressusciter ces moments délicieusement incertains, et ne pas avoir et donner le sentiment que tout est trop mécanique (les heureuses élues étant ce soir les anciennes Merci et Am I crazy, cette dernière étant le deuxième extrait de la soirée de son album en anglais, qui lui donne l’occasion de rappeler les charmes de son expérience britannique et de l’expatriation et du voyage, lui qui est allé dans 80 pays).
En cohérence avec ce professionnalisme l’air de rien, côté set-list, le dernier album se taille la part du lion, avec huit chansons, soit un bon tiers : c’est l’occasion de redécouvrir les qualités d’écriture de Noémie, Noémie, Vallée (« une chanson sur le fait qu’il semblerait que l’herbe soit toujours plus verte ailleurs, alors qu’elle ne l’est pas »), ou encore Dans une case, une de ses chansons d’amour ou de désamour qui constituent une bonne partie de son répertoire, comme le chanteur s’en amuse à un moment donné en rejouant pour preuve en accéléré une série de refrains de chansons déjà interprétées ce soir.
Quant au reste de sa discographie, il est honoré à hauteur d’une à trois chansons par album, avec mention spéciale à Le ciment, Las Vegas (en duo à demi country avec l’inénarrable et très talentueux Vincent Mougel), l’incontournable Comment tu t’appelles, fredonnée par le public, et Bas de laine au texte gentiment lubrique (« pardon pour mon côté olé-olé, Maman ! » en sourit-il). Ondulé, la chanson délicieuse qui l’a fait connaître, ne sera pas oubliée, inaugurant le rappel en solo. Un ange passe alors, celui du temps écoulé, pour lui comme pour les spectateurs. Mais Boogaerts reste avant tout Boogaerts : un artiste vivant, revisitant son répertoire, mais toujours créatif, à l’imagine d’Il faut toujours écouter son corps, en clôture du set, présentée dans un clin d’œil comme son dernier tube, donc inévitable pour donner envie d’un rappel : « passée 44 fois cet été sur France Inter, m’a dit ma maison de disques : un tube ! »
Alors certes, ce soir, tout ne fut pas parfait pour l’artiste nogentais, légèrement chagriné de ne pas faire salle comble « à domicile » (mais remplie à 80% tout de même) alors qu’il affichait complet à Massy la veille : « J’ai bien fait de me barrer ! ». Chagriné aussi pour son retour dans le quartier, qui lui a rappelé dans l’après-midi la pire année de sa vie dans un cours privé, ou encore le seul accident avec une voiture qu’il a eu en ses 55 ans d’existence. Mais aussi réjoui d’évoquer ses souvenirs de collège et de se découvrir des anciens camarades dans la salle (« pression ! »).
Acidulé, ondulant, marrant, humain, et pro : c’est tout cela que Mathieu Boogaerts incarne à l’aube de la quatrième décennie de sa carrière improbable, et, même si lui ne le dirait pas ainsi, réussie à sa façon. Car il en faut du talent, du cran, pour s’accrocher, avec le support d’une maison de disques impeccable (Tôt ou Tard), malgré les vents contraires de l’industrie musicale pour tous les artistes qui ne sont pas des mégastars.
Il en faut, du courage, celui d’aller voir ailleurs, celui de l’évasion, ainsi qu’il le chante dans la toute dernière chanson de ce beau concert, Pourquoi pas : « Pourquoi pas, s’sauver d’là, s’sauver d’ma prison? / Pourquoi pas l’évasion? / A travers les mailles faut que j’y aille, aller tenter ma chance / Reprendre de la taille, passer la muraille et voir la différence / Pourquoi pas? / Pada dam dam dam dam… »
La vie sur les bords de Marne n’est pas toujours un long fleuve tranquille…
Mathieu Boogaerts : ![]()
Texte et photos : Jérôme Barbarossa
Mathieu Boogaerts au Théâtre Watteau de Nogent-sur-Marne
Production : Zouave Productions
Date : le vendredi 23 janvier 2026
Prochaines dates : Millau (Théâtre de la Maison du Peuple, Festival Les Givrées) le 29 janvier, Fontaine (La Source) le 30 janvier, Changé (Les Ondines) le 7 février, Arques / Saint-Omer (Salle Balavoine) le 13 février, Namur (Belgique / Le Delta) le 14 février, à Saint-Saulve (Festival À Travers Chants) le 14 mars, Pornichet (Le Quai des Arts, Festival à deux mains bien entendu) le 11 avril.
Son dernier album paru :
Mathieu Boggaerts – Grand piano
Label : Tôt ou Tard
Date de parution : le 17 janvier 2025
