[Live Review] Martin Dupont et Kas Product à la Marbrerie (Montreuil) : une petite leçon d’histoire

Revenons sur un événement non négligeable dans l’histoire du Rock français, qui s’est déroulé ce mois-ci à la Marbrerie : le double concert offert par deux groupes majeurs de la New Wave made in France, Kas Product et Martin Dupont. L’occasion de réviser nos connaissances sur cette période dorée de la musique.

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KasProduct et Martin Dupont à la Marbrerie – Photo : Les Instants Magnétiques

En ce vendredi froid et humide j’ai rendez-vous pour mon premier concert de l’année, doublé d’un cours d’histoire, à la Marbrerie de Montreuil. Le concert est complet pour une double affiche qui réunit des groupes pionniers de la new wave française.

Tout d’abord, Kas Product, duo formé en 1980 à Nancy, auteurs en leur époque de trois albums devenus cultes et réédités un nombre incalculable de fois. Comme souvent à l’époque, la transmission se faisait par les cassettes : trois titres glissés par une amie à la fin du London Calling du Clash ont suffi à me marquer durablement. Mona Soyoc est un personnage charismatique, une icône féminine du rock français, un peu notre Siouxsie Sioux. Le groupe disparaît en 1988 sans même avoir passé le cap de la décennie, mais il se reforme en 2005 à l’occasion d’une compilation. Malgré le décès de Splatz en 2019, ils donnent une poignée de concerts chaque année et ont sorti un album, Reloaded, l’an dernier avec autour de la chanteuse, Thomas Bouetel et Pierre Corneau. Le cours d’histoire ne serait pas complet si je ne précisais que ce dernier jouait également de la basse dans Marc Seberg, dont le chanteur Philippe Pascal avait auparavant fondé Marquis de Sade, groupe pionnier de la scène new wave française.

Autre trajectoire, même ADN new wave, la tête d’affiche est assurée par Martin Dupont, le groupe formé par Alain Serig à Marseille. Je ne connaissais pas le groupe à l’époque, je me rappelle juste d’une conversation au lycée avec un camarade de classe qui jurait que c’était le meilleur groupe français. Sa passion n’ayant pas été jusqu’à me faire une cassette, il a fallu un nouveau siècle pour que je découvre leur musique. Alain est un fils studieux et obéissant, il a suivi les conseils de son père, et a poursuivi ses études de médecine. Après son installation, il a dû laisser tomber le groupe, mais l’héritage était là. Samplé par Tricky et Kanye West, on peut dire que « les gens qui savent” connaissent Martin Dupont. Le mythe enfle doucement jusqu’à ce qu’un label américain les réédite. C’est ensuite au tour d’Infrastition de faire une réédition en France. C’est ce même label qui organisera la rencontre avec Sandy et Thierry, deux ex-Rise and Fall of a Decade, autre groupe de la scène new wave française. Ces trois-là se découvrent plein de points communs, autant musicaux que géographiques puisqu’ils sont presque voisins et qu’ils décident de faire de la musique ensemble pour voir ce qui se passe. Ils sont déjà à deux albums.

A l’époque, ce genre de groupe émergeait grâce à des médias comme Benzine. Nous aurions été un fanzine en papier, à la périodicité aléatoire en fonction de l’état de la trésorerie pour payer l’impression, et du nombre d’articles pour faire un numéro. L’idée était la même, donner une place à des artistes que nous aimons et partager une passion…

Nous sommes bien en 2026, alors revenons en à cette froide soirée de janvier. Arrivé à 19h35, il y a la queue à l’entrée de la Marbrerie, le surveillant général vérifie les entrées. Derrière moi, un couple de vingtenaires disserte sur les différences entre new wave, cold wave et post-punk. J’avais les mêmes interrogations il y a quelques années, comme quoi les grandes questions ne changent pas.

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Mais assez de théorie, le cours passe en mode TD. Un peu comme à l’école, il faut être bien à l’heure, et quand j’entre dans la salle, Kas Product est déjà sur scène. Le groupe se donne à 100%. Malgré leur expérience, les trois musiciens déploient une rage toute adolescente. Pierre à la basse a un jeu serré, Thomas au clavier lance ses boucles comme un DJ qui veut faire transpirer la foule, et Mona bondit sur scène, ne ménageant pas sa peine et lançant des slogans punks, avec des titres comme I Don’t Care, ou terminant un autre par un « fuck them!” bien envoyé. Leur électro rock, glacial en apparence, donne furieusement envie de danser. C’était la new wave du début des années 80, pas besoin de faire la distinction entre musique festive et apocalyptique, il fallait danser pour oublier la guerre froide, la menace nucléaire, l’inflation à deux chiffres, et la réalisation que le nombre de chômeurs pouvait se mesurer en millions. Et dire que certains essaient de nous faire croire que c’était mieux avant !

La misère du monde n’a pas vieilli, la musique de Kas Product et la voix de leur chanteuse non plus, elle se balade avec la même force dans des graves profonds et des aigus perçants. Mona apporte une cymbale sur le devant de la scène, pas de baguette mais une cravache pour taper le rythme. La cravache finit par se briser sur la cymbale, on peut y voir le signe que le rythme est plus fort que les coups. Comme dans Retour Vers Le Futur où la DeLorean de Doc devait atteindre une certaine vitesse pour accumuler suffisamment d’énergie, le show de Kas Product parvient au niveau d’intensité critique pour transformer la Marbrerie en cellule à remonter le temps. Il est paradoxal que le morceau culte s’appelle Never Come Back, ils ne pouvaient pas concevoir, en 1982, que le groupe reviendrait après un hiatus de 25 ans, que le public serait au rendez-vous et continuerait à les suivre. Et ça tombe bien parce Mona part en crowd surfing sur Golden Dawn.

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Autre morceau culte du groupe, So Young But So Cold, le véritable manifeste d’une génération ne figure pas sur la setlist. Par coquetterie, le groupe ne porte pas ses lunettes, et il n’arrive même pas à la lire, l’essentiel c’est qu’ils l’aient joué. Le morceau devient So Young And So Old : l’humour fonctionne, mais ne décrit pas le public, composé autant de vingtenaires que de fidèles aux tempes grisonnantes, tous animés par la même énergie. Le concert se termine par Miracles, un très beau morceau qui célèbre la vie et l’amour malgré leurs difficultés respectives. La tension est palpable, les paroles viennent du cœur, une très belle manière, quasi mystique, de remercier ses fidèles.

Mais la classe n’est pas terminée, place à Martin Dupont.

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Un des miracles de sa renaissance est que Martin Dupont tourne davantage que dans les années 80. Fin 2025, le groupe a bouclé sa deuxième tournée américaine, et joué aux Transmusicales de Rennes. L’occasion pour la mythique chaîne KEXP de quitter Seattle et de capter en Bretagne un showcase visible sur leur chaîne Youtube. Cette nouvelle expérience de la scène est visible : le groupe est extrêmement à l’aise. Dans le fond, Thierry et Ollivier sont concentrés sur les instrumentaux, alors qu’Alain et Sandy chantent et dansent sur le devant. Beverley qui joue normalement du saxophone est absente, restée coincée à Londres. La voix de Sandy plane au-dessus des instruments, lumineuse dans les aigus, mais solidement ancrée, ce qui lui permet de conjuguer hauteur, puissance et autorité. Les musiciens font une sorte de ronde des instruments, Alain échangeant une guitare pour une basse, ou restant libre de ses mouvements pour se concentrer sur le chant, Thierry troquant les claviers pour une guitare, et se plaçant alors sur le devant de la scène, remplacé par Sandy.

C’est la fête sur scène dans une ambiance de club new wave, à la fois sérieuse, débridée, et joyeuse. Le public et le groupe sont au diapason dans ce mélange de danse et d’attention. Le son des claviers est tellement rétro et travaillé qu’il en devient une démarche artistique intemporelle. Ne les ayant pas vu « à l’époque”, je n’ai pas d’effet « madeleine de Proust », mais j’en viens à regretter de n’avoir pas vu Depeche Mode dans les années 1983-84. Martin Dupont a également ses morceaux cultes, comme Inside Out et ses 3 millions de streams sur Spotify. Alain laisse le public chanter le refrain, et c’est en chœur que nous reprenons « I’d rather live my life inside out”, un joli slogan autant pour ceux qui viennent de rentrer dans l’âge adulte, que pour ceux qui retournent en adolescence le temps d’une soirée.

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Pour Walking Alone, le bassiste de Kas Product les rejoint sur scène. Cette double affiche est l’occasion de voir le morceau comme il a été enregistré puisque Pierre Corneau a collaboré à trois morceaux de You Smile When It Hurts sorti en octobre dernier. Avec une basse à la Peter Hook, des chœurs en falsetto, le morceau est très fort et très touchant. Après ça, le groupe quitte la scène, nous laissant plantés là. Mais comme dit le refrain, personne n’a envie de sortir et de marcher dans des rues désertes. Le groupe revient pour trois chansons, concentrées d’énergie afin de terminer sur une note optimiste, jusqu’au prochain concert.

Une session de rattrapage sera disponible puisque la soirée était filmée par Les Instants Magnétiques qui préparent un documentaire sur la musique cold et goth des années 80 à aujourd’hui. Nous les remercions d’ailleurs pour les photos qui nous ont permis d’illustrer ce cours compte rendu.

Kas Product :
Martin Dupont :

Jean-Christophe Gé
Photos : Les Instants Magnétiques

Martin Dupont à la Marbrerie (Montreuil)
Production : as Product – officiel, Persona Grata
Date : le vendredi 16 janvier 2026

Leurs derniers albums :

ReloadedKas ProductReloaded
Label : Verycords
Date de parution : 11 avril 2025

 

 

 

 

 

You Smile When It HurtsMartin DupontYou Smile When It Hurts
Label : Label Caravan
Date de parution : 17 octobre 2025

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