« Gourou » de Yann Gozlan : égocentrique…

Près de cinq ans après le remarqué Boîte Noire du même Yann Gozlan, et deux ans après le triomphe populaire du Comte de Monte-Cristo, Pierre Niney effectue un retour décevant, dans un film égocentrique et à côté de la plaque.

Gourou

Cela fait quelques années maintenant que Pierre Niney sculpte et entretient sa stature d’acteur générationnel, délaissant, avant que cela ne devienne la norme, les circuits de promotion traditionnels de la grosse et vieille machinerie du cinéma français, pour s’adresser directement, via Twitch et YouTube, à la jeunesse de son pays. Gourou n’était pas en reste de ce point de vue-là, avec les interventions tous azimuts de son acteur principal – portant aussi, pour la première fois, la casquette de producteur d’un long-métrage – qui semblent s’inspirer largement de la promotion virale de Marty Supreme (Josh Safdie, sortie française le 18 Février) par Timothée Chalamet.

Gourou afficheTout paraît à première vue bien calculé, tant l’intrigue promise par Gourou résonne avec une actualité qui, si elle ne touche pas uniquement la jeunesse, a été largement relayée et débattue dans ses rangs : celle des influenceurs. Le film s’intéresse plus spécifiquement à un « coach », Mathieu Vasseur (Pierre Niney), organisant dans des salles combles de grands raoults, galvanisant les foules avec de grands speeches motivationnels enrobés dans un discours pseudo-scientifique. Le film embraye sur le thriller lorsque, confronté à une commission d’enquête sénatoriale visant à réguler le milieu et ses dérives sectaires, Vasseur perd pied, ne reculant devant rien pour préserver son business et son influence.

Le « film de gourou » n’est pas nouveau : ce genre, ou sous-genre, existe depuis des décennies au moins, avec une recrudescence états-unienne au milieu du siècle dernier. On se souviendra des Fous du roi de Robert Rossen (1949), du Un homme dans la foule d’Elia Kazan (1957), ou du Elmer Gantry, le charlatan de Richard Brooks (1960). Ces films documentaient l’emprise inquiétante d’une personnalité charismatique sur une foule d’admirateurs subjuguée, transformée en masse de fidèles, puis d’apôtres, dans les milieux de la politique, du spectacle ou de la religion, à une époque où le nouveau médium télévisuel s’invitait dans tous les foyers. Gourou se veut une actualisation de ces films à grand spectacle, mettant en garde contre les dérives de ce même spectacle, ayant achevé de pénétrer tous les aspects de la vie moderne au temps des algorithmes et de la post-vérité.

Le problème, c’est que le film est tellement obnubilé par son personnage principal, et par l’acteur Pierre Niney, qu’il en oublie de traiter son sujet. Le monde, la société, n’existent pas à l’image, sinon à travers le regard du « coach Matt », dont la mise en scène pose comme acquis que son charisme est suffisamment crédible et opérant pour occuper tout le film. Or, il s’avère hasardeux de dénoncer les ravages du « coachisme » sans s’intéresser réellement à celles et ceux qui en sont victimes, filmés comme une masse informe et vulgaire, dont l’individualité n’a droit de cité dans le plan que pour démontrer le pouvoir magnétique qu’exerce le coach sur eux – et au passage, le jeu d’acteur brillant de Pierre Niney. Un « fanatique» existe comme personnage, certes, interprété par Anthony Bajon dans le rôle ingrat d’un jeune homme paumé et dépressif leurré par les discours en toc du gourou. Mais sa présence à l’écran, suscitant plus de pitié plus que d’empathie, ne semble justifiée qu’en tant que béquille scénaristique permettant de faire basculer le récit dans un intrigue de thriller. Plus embêtant encore : elle paraît très peu crédible.

C’est peut-être là le plus gênant du film : cette écriture des personnages et des dialogues qui paraissent totalement hors-sol, sans aucune cohérence sociologique. Gourou paraît plaquer telles quelles des références états-uniennes sans chercher à les adapter aux réalités françaises, à commencer par cette figure de coach dont on se demande dans quelle mesure elle peut exister en ces termes dans notre pays. Il est assez parlant, d’ailleurs, que le scénario amène ses protagonistes à traverser l’Atlantique, accomplissant le rêve hollywoodien du film, et peut-être celui de son acteur-producteur, dont on sait qu’il eut un temps l’ambition de suivre les pas de Marion Cotillard, Léa Seydoux ou Omar Sy.

Le film, au fond, n’existe que par et pour Pierre Niney, reléguant Yann Gozlan que l’on a connu pourtant habile et inventif dans Boîte Noire, à un rôle de technicien-promoteur. Il est intéressant cependant que personne, dans l’équipe créative du film, n’ait semblé comprendre les similitudes criantes entre ce personnage de coach influenceur, et la fascination trouble suscitée et entretenue par n’importe quelle star de cinéma.

Plus qu’un brûlot d’utilité publique dirigé contre les vendeurs de vide, le film aurait ainsi pu livrer l’esquisse d’un autoportrait angoissé et cauchemardesque, bien plus intéressant et ambigu. Mais il s’obstine confortablement à regarder ailleurs.

Alexandre Piletitch

Gourou
Film français de Yann Gozlan
Avec : Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajon…
Genre : Drame, Thriller
Durée : 2h06
Sortie en salles : 28 janvier 2026

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