Et si on écoutait du « spoken word » en français, pour changer ? C’est quand même bien de comprendre facilement de quoi il retourne, non ? Surtout quand il s’agit d’histoires aussi justes, aussi fortes, aussi dérangeantes parfois, que celles que raconte Maud Mann dans son Mon cul, mon oeuvre : une carte du tendre, sur des musiques de l’ami Kim.

Le « spoken word » est à la mode : version blanche du flow hip hop ? Ou alors « pénétration » de la musique populaire par la littérature et la poésie ? Mais ceux qui s’extasient ces dernières années sur les récits satiriques et décalés de Florence Shaw, la frontwoman de Dry Cleaning, ne comprennent souvent pas grand-chose à ce que leur nouvelle grande prêtresse raconte : le Français, soyons réaliste, a en général une domination plutôt partielle des langues étrangères. D’où la grande et belle idée de l’ami Kim Giani, toujours à l’affut de nouvelles pistes lui permettant d’explorer d’autres territoires musicaux : tenter le spoken work « à la française ». En langue française, pour que tout le monde comprenne. Et, parce qu’on est en France, ne pas avoir froid aux yeux : tant qu’on y est, au pays qui a porté dans les meilleures ventes des libraires les confessions – fort bien écrites, d’ailleurs – d’une échangiste (La vie sexuelle de Catherine M. – Catherine Millet, en 2001), parlons « cul ». Mais parlons en bien : avec talent, avec le sens de la répartie, avec un goût sûr pour les beaux mots et les belles images.

Il se trouve que Kim connaissait la bonne personne pour transformer son intuition en véritable projet : Maud Mann, avec laquelle il venait de collaborer. Car Maud avait écrit une suite de textes, mi littéraires, mi poétiques, sur sa vie, amoureuse et sexuelle en particulier, qui ne demandaient qu’à être illustrés musicalement.
Vite agrémentés par Kim de sonorités tantôt électroniques, tantôt acoustiques, suivant l’inspiration du moment, suivant ce que les textes lui évoquaient. Une musique qui « illustre » souvent avec humour et second degré, mais également parfois avec une franchise vaguement menaçante quand les mots deviennent durs. Mais une musique qui est mise totalement au service du texte et de son sens. Bref, pour le coup, pas de guitare post-punk virtuose susceptible de détourner l’attention en offrant un échappatoire à l’auditeur surpris, choqué peut-être (cela pourra être le cas de certain(e)s sur certains passages intenses de Mon cul, mon oeuvre…).
En reprenant le joli principe de la « Carte du Tendre », cette cartographie – datant du XVIIe siècle – d’un pays imaginaire figurant les étapes de la vie amoureuse féminine, Maud Mann a écrit dix courts textes qui nous font traverser neuf lieux-dits aux noms évocateurs, parfois magiques (Rapides de la volupté, Cime de l’apanage des hommes, Comptoir maritime de l’origine du monde, Mangrove des plaisirs charnels, etc.), pour arriver à une destination qui est les Steppes de la femme artiste. Chacune de ces étapes correspond à un moment (un moment-clé peut-être, même si certains semblent plus lourds de sens et de conséquences que d’autres) de la vie amoureuse et sexuelle de l’autrice, narré avec une franchise de ton qui fera, à l’occasion, rougir l’auditeur / auditrice.
A la fois poétiques et audacieux de par la franchise avec laquelle ils sont mis en mots (et en musique), ces « confessions » sont toujours pleines d’auto-dérision (« Je prends la pilule comme on reprendrait du dessert, c’est peut-être pas bon pour les artères… »), voire de « simple » humour : Maud réussit à « désamorcer » la dureté, mais sans en évider le sens ni en retirer la force, de situations et de sentiments qui peuvent s’avèrer éprouvants. Ce qui ne veut pas dire que Maud ne soit pas lucide sur elle-même, certaines phrases traduisant une belle honnêteté quant à sa trajectoire : « J’ai couru des risques car je n’ai jamais réussi à me dire que les hommes étaient dangereux », « Je ne baisais pas pour réussir, je baisais pour tout rater »…
Et c’est bien là que Mon cul, mon oeuvre, à rebours de son titre gentiment provocateur, gagne sa grandeur : en nous parlant d’elle, de ses peines, de ses erreurs, de ses élans, de ses petites folies, sans se voiler la face devant ses propres errements, devant les impasses qu’elle a empruntées pour aller d’un lieu-dit à un autre, Maud nous parle bien entendu de notre société, du monde dans lequel nous vivons, et, in fine, de nous-mêmes.
Le spoken word a de l’avenir, Kim le dit, et on vous le répète.
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Eric Debarnot
