En complément de notre Top 25 des séries TV des années 2001-2025, notre rédacteur s’est penché sur le thème d’une supposée « fin de l’âge d’or » de la série moderne, sur le modèle de « la fin du Nouvel Hollywood » qui a donné au cinéma US des années 1970 un parfum de paradis perdu. Alors… pure nostalgie ou pas ?

Pendant que le cinéphile se lamente sur la manière dont les séries menaceraient économiquement le cinéma, un thème ressurgit régulièrement sur la toile anglo-saxonne (et parfois francophone) depuis près d’une décennie : la fin supposée d’un « âge d’or » des séries (américaines) initié en 1999 par Les Soprano.
Le débat date, et ce n’est pas anodin, à peu près du moment où Breaking Bad arrivait à sa conclusion. Une conclusion perçue comme le symbole de la fin des séries touchant un large public tout en étant centrées sur des anti-héros révélateurs d’une époque. On pourrait dire que cela raconte d’abord quelque chose de la cinéphilie des personnes écrivant ces articles : une désillusion parce qu’ils pensaient que la série télévisée incarnerait une alternative durable à ce que le cinéma populaire américain est devenu.
Se plaindre d’une supposée fin de l’anti-héros, c’est forcément renvoyer au souvenir du Nouvel Hollywood. Et il est vrai que Tony Soprano, Vic Mackey et Walter White ont rejoint dans l’imaginaire populaire certains personnages marquants du cinéma américain seventies. Francis Ford Coppola attribuait justement l’âge d’or télévisuel des années 2000 à des personnes qui ne pouvaient faire le même cinéma que le cinéma américain des années 70 et l’ont fait à la télévision.
Les Soprano et Sur Ecoute ont effectivement permis de parler d’une série télévisée populaire comme on parlerait d’un classique littéraire ou de Taxi Driver. On peut même penser qu’elles ont légitimé la diffusion hors compétition à Cannes et à Venise de mini-séries de cinéastes installés. Il est en revanche moins possible de disserter de Stranger Things ou de Game of Thrones façon Cahiers du Cinéma.
Plus globalement, il y aurait l’idée que des projets narrativement risqués seraient plus compliqués à monter qu’aux débuts de HBO. L’argument oublie qu’un certain nombre de séries sortant des sentiers battus des années 2000 ont été des flops devenus culte grâce à la toile. Bien sûr, les articles reprenant le marronnier vont trouver dans les faits de quoi étayer leur thèse.
La multiplication des « spin offs » est ainsi pointée comme une évolution à la Marvel des séries américaines. Le planning 2026 des séries américaines « mainstream » donne presque envie d’abonder dans ce sens : sur le papier, il incarne une tendance à se reposer sur des mythologies existantes plutôt que de chercher à en créer. Outre un spin off de Game of Thrones en cours de diffusion (A Knight of the Seven Kingdoms), sont annoncés du côté des plateformes du Spider-man, du Blade Runner, du Green Lantern, du Sherlock Holmes et du Vendredi 13. Et cette fois les Français seront aussi de la fête avec une version sérielle d’Un Prophète.
Le créateur des Soprano (David Chase) reprend l’argument de la fin de l’âge d’or, sans doute parce qu’il a du mal à monter de nouveaux projets. David Cronenberg affirme s’être pris des refus de la part de Prime et Netflix, pendant qu’un de ses chefs d’oeuvre (Faux Semblants) est revisité en version série par d’autres. Récemment, un autre grand « auteur » de la série télévisée (David The Wire Simon) a affirmé lui aussi avoir du mal à concrétiser de nouveaux projets. Je pourrais ajouter que l’ambitieuse série Pachinko n’a toujours pas de saison 3 en chantier.
Les plateformes, actrices concurrentes de la télévision par câble avec un côté nettement plus mercantile que le HBO des débuts, se sont aussi rajoutées aux supposés coupables de la fin de l’âge d’or. Elle ont effectivement changé la manière de consommer les séries, démocratisant le « binge watching ». L’argument reste ceci dit plus que débattable car, comme dit plus haut, les premières lamentations datent d’une époque (le début des années 2010) où elles n’étaient pas encore aussi installées qu’aujourd’hui.
Quant aux « spin offs », ceux et celles qui s’en plaignent concernant Game of Thrones ne trouvent rien à redire à un spin off réussi de Breaking Bad (Better Call Saul). De plus, les attaques contre les « spin offs » oublient que certaines séries à succès des années 2000 (au hasard : Desperate Housewives) ont été étirées au-délà du raisonnable.
Dans les plaintes contre la période actuelle, on trouve l’idée que trop de séries seraient produites, qu’il y aurait trop de choix. L’argument fera sourire le cinéphile qui associe souvent une production abondante à des grandes époques d’une cinématographie nationale, comme pour les années 1960-1970 du cinéma populaire italien ou les grandes années du cinéma de Hong Kong.
Les sériephiles attaquant cette abondance ajoutent en outre regretter le temps où certaines chaines (HBO) représentaient une sorte de label qualité pour une série. Le problème serait donc d’abord pour ces amateurs de séries l’absence d’une boussole qui indiquerait les « valeurs sûres ». Sauf qu’une presse française/internationale couvrant désormais l’actualité des séries avec le même sérieux que celle d’autres arts – et bien sûr la toile – peuvent désormais aider à faire une première sélection de ce que l’on souhaite voir.
Des arguments économiques ont enfin été mobilisés pour expliquer la « fin de l’âge d’or ». Un secteur serait propice à l’innovation à sa naissance avant que ça ne se tasse avec sa croissance. On peut formuler ça autrement. HBO serait l’équivalent d’un studio indépendant qui aurait accepté un projet (Les Soprano) dont les Majors (les grands « networks ») ne voulaient pas et qui serait devenu un gros studio grâce à son succès surprise.
On pourrait aussi dire que les années 2000 ont incarné une fenêtre offrant des opportunités à des créateurs, qui se serait refermée ensuite. Un peu comme celle ouverte à Hollywood par le succès surprise d’Easy Rider à la fin des années 1960, le recours à de jeunes cinéastes étant alors perçu comme un moyen pour Hollywood de renouer avec un jeune public.
On peut cependant trouver quelques exemples américains récents contredisant les arguments des nostalgiques. Des exemples montrant qu’il est encore possible de concilier qualité/ambition, création ne capitalisant pas sur un univers déjà connu du public et succès. Succession n’est pas aussi marquant que Les Soprano ou The Shield mais reste un bon exemple récent de succès populaire centré sur des personnages antipathiques.
The Bear ne propose certes pas de Bad Guy mémorable mais elle est centrée sur un type de personnage qui, bien que plus ordinaire, n’est pas le plus aimable : le « control freak ». Elle est un bon exemple d’une série à succès qui tente des choses et qui, comme certains classiques célébrés, s’est améliorée sur la longueur. S’il reprend une mythologie existante, Better Call Saul a su hisser un personnage secondaire de Breaking Bad à la hauteur des personnages de premier plan de la série.
Pluribus a su intéresser un large public avec un personnage principal agaçant. Elle prend le risque de la lenteur, de l’antidramatique, même si je suis assez d’accord avec les arguments évoquant une série cherchant tellement à contourner les attentes qu’elle finit par n’aller nulle part. On pourrait dire que la série peut prendre des risques en touchant un large public parce que son concepteur serait devenu l’équivalent des super-auteurs à la Nolan du cinéma populaire américain. La critique américaine a également fait de la réadaptation de Shogun un héritier de la télévision de prestige HBO, du fait de son bon compromis entre qualité et succès populaire. Je verrais plutôt dans cette série, et c’est déjà pas mal, l’équivalent d’un bon film historique artisanal.
Enfin, les discussions sur un âge d’or achevé ou pas font comme si le reste du monde n’existait pas et comme si les années 2000 n’avaient pas ouvert la porte à un niveau d’exigence qualitatif plus grand hors des frontières américaines. La minisérie Our Boys s’est par exemple saisie de la patate chaude des fractures de la société israélienne au prix d’indignations poitiques… mais aussi d’un succès d’audience. Le tandem Javier Calvo/Javier Ambrossi a su un proposer avec Veneno une très bonne série biopic autour d’une icône LGBT popularisée par la Trash TV ibère. Un succès tel qu’un remontage raccourci a fini par sortir en salles. Le même duo a offert ensuite la très appréciée et audacieuse La Mesías.
Certains rajouteront le Royaume-Uni avec Adolescence, série en forme de succès « appuyant là où ça fait mal ». La série britannique a l’avantage sur sa consœur américaine de saisons aux durées brèves, là où les classiques HBO pouvaient risquer le « trop long ». Mais ce n’est pas non plus comme si la série britannique avait attendu les années 2000 pour proposer des choses intéressantes. En 1979, la BBC avait diffusé une excellente adaptation en 7 épisodes de La Taupe de John le Carré avec Alec Guinness. Avant de donner par deux fois un second souffle à Bond, Martin Campbell avait réalisé en 1985 l’excellent thriller politique Hors de Contrôle pour la BBC.
Dans le thème de la fin de l’âge d’or des séries américaines, il y a un réflexe courant présent dans d’autres domaines artistiques : celui où les initiés des débuts se mettent à snober ce qu’ils ont aimé parce qu’il a été « adopté par les masses ». La série américaine, même « mainstream », est quand même encore loin de la chute qualitative brutale du cinéma de Hong Kong après la rétrocession.
Surtout, la limite du débat sur la fin de l’âge d’or des séries américaines est que les défenseurs de la thèse ne sont pas capable de se mettre d’accord sur sa date exacte. Pour la fin du Nouvel Hollywood, La Porte du Paradis, mise en faillite d’un studio et fin du cinéaste hollywoodien tout puissant, fait en revanche consensus. Comme mentionné plus haut, 1997 est la date communément admise de la fin de l’âge d’or du cinéma de Hong Kong. On peut donc continuer à regarder des séries sans regarder dans le rétroviseur… et espérer voir The Bear proposer un jour une conclusion aussi audacieuse que celle, qui agite encore la toile, des Soprano.
Ordell Robbie.
