Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui, le quatrième album solo de Peter Gabriel, celui de l’envol…

Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai découvert Genesis, et surtout Peter Gabriel, grâce à l’émission de télévision Pop 2, qui retransmit, le 10 février 1973, le concert donné par le groupe au Bataclan, un mois plus tôt. Et comme pour beaucoup de ceux qui étaient devant leur poste cet après-midi-là, ce fut un CHOC : un (bel) homme vêtu d’une robe de femme, qui portait un masque de renard, et qui mimait de drôles de danses face à un public totalement fasciné ! Voilà quelque chose qui était différent. Et intéressant. A l’époque, Genesis était considéré en France comme de l’underground, frisant l’avant-garde, sans que personne ne puisse alors s’imaginer qu’on assistait là à l’ascension d’un futur « monstre » du Rock.
Dix ans après, les choses avaient bien changé. Genesis avait publié au moins un autre chef d’oeuvre après Foxtrot, Selling England By The Pound, avant que la tentative menée par Peter Gabriel d’aller « ailleurs », avec The Lamb Lies Down on Broadway, ne conduise au départ de ce dernier. Qui se déclarait, tout en restant très proche des autres membres du groupe, et de Phil Collins en particulier, désireux d’échapper au succès grandissant du groupe, pour explorer d’autres pistes musicales. Gabriel, « enfin seul ! », avait déjà sorti trois albums « sans titres », couverts de louanges par la critique, et qui avaient également connu un succès public tout à fait honorable (ce qui prouverait que l’argument de Peter de l’époque, « je ne veux pas être célèbre », était plus une excuse qu’autre chose…). Et ce sera ce quatrième opus, toujours intitulé Peter Gabriel (mais ce serait le dernier à s’en tenir à cette coquetterie) qui cristallisera pour de bon le « style musical » quasiment définitif recherché. Son disque le plus expérimental, le plus audacieux, mais également celui qui ouvrira les portes des charts et débouchera sur l’énorme triomphe commercial de So.
Expliquons-nous un peu. Peter Gabriel [4] – également surnommé « Security » – est le disque où l’artiste, tout en poursuivant dans la voie créative de son excellent prédécesseur, ouvre sa musique au monde. A ce qu’on appela alors la « Word Music », mais qui est en fait un précipité de tout ce qui fascine et excite Gabriel au delà de la culture anglo-saxonne blanche : rythmes africains, sonorités orientales, imagerie tribale, sacrifices vaudous, se superposent et se mélangent au « rock progressif » original de l’ex-Genesis (déjà préalablement corrodé par la guitare de Robert Fripp, il ne faut pas l’oublier non plus). C’est aussi le disque où Gabriel se plonge tête baissée dans un travail de conception extrêmement complexe, quitte à se perdre quelques années plus tard dans un labyrinthe de technologie et d’expérimentation tout azimut : un an de travail dans son studio personnel, près de Bath, avec l’aide du producteur David Lord, sera nécessaire pour produire les huit morceaux stupéfiants qui composent le disque ! Premières tentatives d’utilisation du numérique, longues improvisations à partir de beats plutôt que de structures musicales, accumulation démentielle de couches sonores et assemblage du chant par micro-fragments… Gabriel ose tout et ne se refuse rien. Et ça s’entend : Peter Gabriel [4] est un grand disque « d’anticipation sonore », une sorte d’album charnière entre les XXe et XXIe siècles, mais quinze ans trop tôt.
L’ouverture du disque, sur The Rhythm of the Heat, reste pour moi, aujourd’hui encore, l’une des plus puissantes que j’aie jamais entendue : une pulsation littéralement tellurique, une incroyable ascension vers la transe, les percussions kenyanes élaborant une étonnante dramaturgie. On sait que le titre de travail était « Jung in Africa« , le morceau ayant été inspiré par le travail du célèbre psychiatre, observant des musiciens africains : tout un programme ! « Self-conscious, uncertain / I’m showered with the dust / The spirit enters into me / And I submit to trust » (Timide, incertain / Je suis recouvert de poussière / L’esprit pénètre en moi / Et je me soumets à la confiance)… La transe.
San Jacinto, qui suit, est certes plus « cinématographique”, avec son chant incantatoire, et ses nappes sonores. Son récit, un conte de douleur et de disparition, a été composé à partir d’une histoire racontée à Gabriel par un Apache. Moins puissant sur l’album que The Rhythm of the Heat, San Jacinto s’avèrera totalement magique en live. Le disque récupère son auditeur possiblement égaré avec I Have the Touch, un morceau froid, presque dansant, un titre que l’on qualifierait aujourd’hui tout simplement de « post-punk » : lui aussi idéal pour une « mise en scène » live, il chante l’obsession du contact, de l’énergie physique, il exprime le besoin maladif de l’extraversion.
Effet de montagnes russes, le long The Family and the Fishing Net replonge l’auditeur d’abord dans le trouble, puis dans l’inquiétude, certainement, et enfin dans l’angoisse. Le rituel d’un mariage devient une cérémonie vaudoue, racontée comme dans un film d’horreur : « (Cut and passed around) Passed around / (In little pieces) In little pieces / (The body) The body and the flesh / (The family, the family and the fishing net) » ((Découpé et distribué) Distribué / (En petits morceaux) En petits morceaux / (Le corps) Le corps et la chair / (La famille, la famille et le filet de pêche)).
La seconde face débute par le premier véritable « hit » planétaire de Peter Gabriel, porté par un « clip MTV » qui marquera son époque : Shock the Monkey fut un succès grand public, mais son étrangeté, le malaise qu’il dégage contredisent ce destin « doré ». A posteriori, on peut se demander quel était donc le « génie » qu’avait alors Gabriel pour vendre des caisses d’un single figurant la jalousie comme une violente pulsion animale.
Lay Your Hands on Me est une sorte de prière électrique, explosant dans des refrains extatiques, matérialisant une libération qui a tous les atours d’une guérison cathartique. Là encore, un titre qui deviendra énorme durant les rituels scéniques du Gab, offrant son corps aux mains de son public (il fut l’un des tous premiers artistes populaires à recourir systématiquement au « slamming » !). Wallflower fait redescendre la tension sexuelle et la fièvre : c’est LE morceau politique de l’album, sur lequel Gabriel chante pour tous les prisonniers politiques du monde. Et comme Gabriel est un homme de bon goût, il refuse, sur ce titre, l’emphase (sans vexer personne, disons qu’on n’est pas chez U2, ici !).
Kiss of Life est le final « organique”, extrêmement physique (« A Big Woman » !!!), sexuel, presque enjoué, un titre où la lumière baigne enfin un album jusque là très sombre. Heureusement, pas pour autant un happy end, que Gabriel, qui est tout sauf un utopiste, sait impossible.
Quelques mois plus tard, en juillet 1983, au Palais des Sports de Paris, Peter Gabriel nous offrira la version « live » de cet album, extrêmement spectaculaire, conjuguant feeling rock et technologie de pointe, émotion et extase. L’un des plus beaux concerts auxquels nous ayons assisté de toute notre existence…
Mais peut-être que si nous n’avions pas vu de nos propres yeux cette « interprétation » physique de ces huit morceaux, nous ne les aurions jamais compris aussi profondément.
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Eric Debarnot
