Nous allons donc terminer notre panorama du premier quart du XXIe siècle par une sélection encore plus personnelle que les précédentes : nous avons choisis, individuellement, au sein de l’équipe « live reviews » de Benzine, les concerts qui nous ont marqués entre 2001 et 2025. Une autre manière, souvent très émotionnelle, de se souvenir des 25 dernières années…

D’abord, soyons clairs. Et catégoriques. La musique, en concert, ce n’est pas du tout, mais alors pas du tout la même chose que la musique qu’on écoute, chez soi, en voiture, dans la rue. C’est une EXPERIENCE. Qui est capable de vous « transformer », de manière éphémère, temporaire, ou définitive. Car il y a des concerts qui changent votre vie. C’est rare, mais avec un peu de chance, ça vous arrivera une fois ou deux dans votre existence. Et puis il y a des concerts, beaucoup plus nombreux, qui restent pour longtemps, parfois pour toujours, inscrits dans votre cerveau, dans votre cœur. Et c’est ceux-là, en particulier, que nous avons demandé à notre équipe de rédacteurs de « live reviews » de sélectionner et de commenter en quelques lignes.
Mais qu’est-ce qu’un grand concert ? Un rédacteur nous a répondu : « c’est la conjonction d’un grand groupe de scène au moment de sa grande époque sur disque ». Pas faux. Pourtant, il y a de très grands groupes de scène qui n’ont jamais pondu un seul album mémorable (Et à l’inverse, il y a une multitude d’artistes et de groupes qui ont créé de grands disques, mais nous laissent relativement indifférents en live). Ce n’est donc pas si simple. Et puis, ce qui fait une expérience live exceptionnelle, c’est aussi – et peut-être surtout – la « conjonction » de ce qui se passe sur scène avec ce qui se passe au même instant en nous, le tout amplifié par la caisse de résonnance du public. Il nous est tous arrivé de passer complètement à côté d’un set que tout le monde a trouvé merveilleux : nous n’étions juste pas « prêts »… Et à l’inverse, nous avons tous vécu des expériences enthousiasmantes à des concerts que les autres jugeaient simplement « bons ».
Et c’est cette quadrature du cercle que nous avons essayé de résoudre ici, en combinant des concerts de « dieux de la scène », tels que le Boss depuis le siècle dernier, et Nick Cave ces dernières années, avec des moments plus intimes, plus personnels, comme ceux que nous avons pu vivre devant QueenAdreena, The Macchabees ou Supergrass. Avec, au milieu, pas mal de ces groupes et artistes importants qui se sont régulièrement distingués avec des lives de très haut niveau : Depeche Mode, Arcade Fire, The Cure, Alice In Chains, et bien d’autres.
Et voici donc des 25 concerts, voire parfois simplement ces 25 « moments », que nous avons voulu retenir et partager avec vous.
Ces 25 concerts du premier quart du XXIe siècle ont été sélectionnées par JCG, Jérôme, Laurent, Laetitia, Ordell et Eric. Les concerts sont classés par ordre chronologique.

Neil Young / Oasis – Palais Omnisport de Bercy (Paris) – 24 juin 2001
Double affiche de folie à Bercy. Oasis tente le mur du son, jouant trop fort et brouillon et se fait laminer par un Loner en grande forme. Une partie acoustique merveilleuse, avec un grand After the Gold Rush et quelques nouveaux titres qui venaient d’être enregistrés pour ce qui devait être le futur album qui ne sortira que… 20 ans plus tard sous le nom de Toast ! Sacré Neil ! (Laurent)
Depeche Mode – Palais Omnisport de Bercy (Paris) -10 octobre 2001
Première véritable tournée de Depeche Mode depuis 1998, avec Dave Gahan nouvellement « clean » (bien qu’encore en rémission), à l’occasion de la sortie de l’album Exciter. Le set, mené par un frontman complètement transformé, tant vocalement que physiquement, marque une renaissance que l’on espérait plus. Le trio, plus que soudé que jamais, repart en ce tout début de XXIe siècle pour un nouveau pan de carrière qui va entériner son statut de légende du rock britannique, et le mener dans les plus grands stades du monde entier. (Laetitia)
The Cure – Forest National (Bruxelles) – 7 novembre 2002
Ce soir là, The Cure a joué la Bande Originale de ma vie. Pornography, qui a bercé mon adolescence sombre et tourmentée, Disintegration, mon entrée dans l’âge adulte, la rencontre avec la femme de ma vie, et Bloodflowers, qui, en 2002, était le moment présent : pas le meilleur album du groupe, mais, comme toujours, quelque chose de sincère et touchant. (JCG)
Sparks – Royal Festival Hall (Londres) – 21 mars 2003
Après deux décennies de galères, les frères Mael viennent de publier l’album qui va tout changer, peut-être leur chef d’oeuvre absolu, Lil’ Beethoven. Ils entament alors une incroyable remontée en popularité qui va les amener, 20 ans plus tard, à assurer leur place parmi les artistes essentiels de l’Histoire du Rock. Ce soir là, dans la belle salle classieuse du Royal Festival Hall, on assiste, bouche bée, à la réinvention radicale de Sparks. Et on se dit qu’il est exceptionnel d’avoir un groupe qui soit aussi stimulant « intellectuellement » que merveilleux musicalement. (Eric)
Queens Of The Stone Age – Elysée Montmartre (Paris) – 11 juin 2003
Nous sommes à l’époque de Song For The Deaf, ce moment de grâce où la composition du groupe n’a jamais été aussi excitante, entre Nick Oliveri, Dave Grohl et le regretté Marl Lanegan. C’est sans Dave aux fûts mais bien avec le chant profond et envoutant de Mark que cette seconde soirée parisienne nous offre la meilleure setlist que le groupe ait pu interpréter depuis, grâce à un enchainement de tubes alors joués à une cadence démoniaque. Ce soir-là, en plus de confirmer la bête de scène qu’il devient, Josh Homme déclare son amour à la capitale, avec qui il restera lié à vie. (Laetitia)

PJ Harvey – Festival Rock en Seine (Saint-Cloud) – 27 août 2003
On en a vu, des concerts de PJ Harvey à Paris, en fait on les a tous vus depuis Dry. Mais c’est celui-là qui restera : une heure d’une intensité dingue, avec des larmes dès le premier titre, To Bring You My Love, et qui couleront encore sur l’enchaînement Dress – 50ft Queenie. Trois titres qu’elle rejouera pour notre plus grand bonheur vingt-et-un ans plus tard sur la même scène. (Laurent)
Pixies – Brixton Academy (Londres) – 5 juin 2004
Concert d’une reformation, mythifiée par le fait d’avoir été trop jeune de 1988 à 1992, les années de la première mouture de(s) Pixies. Dès l’entrée en scène pour le dernier de quatre soirs complets à la Brixton Academy, folie furieuse, pogo géant de 3000 personnes sur Head On, bientôt suivie par U-Mass. Un début de concert qui déchaîne un public pressé d’en découdre et de renouer avec ses souvenirs ou son imaginaire. Et ça sera comme cela pendant 1h30 non-stop, comme il se doit !(Jérôme)
Arcade Fire – Olympia (Paris) – 19 mars 2007
C’est une banalité que d’affirmer qu’Arcade Fire a été, sur scène, l’un des plus grands groupes de ce premier quart de siècle, et nous ne comptons plus les moments immenses d’émotions qu’ils nous ont offerts. Pourtant, dans mon cœur, c’est cette première rencontre – mon premier set d’Arcade Fire, à l’occasion de la sortie de Neon Bible – qui restera la plus forte. Une heure trente-cinq minutes bouleversantes, euphorisantes, renversantes, éblouissantes, qui marquèrent pour toujours ceux qui étaient à l’Olympia ce soir-là. « EVERY TIME YOU CLOSE YOUR EYES, EVERY TIME YOU CLOSE YOUR EYES!!! ». Oui, si je ferme les yeux, je suis encore là-bas, le 19 mars 2007. (Eric)
QueenAdreena – Trabendo (Paris) – 7 mai 2008
On cite beaucoup de gens très connus dans cette liste. Pourtant, les grands concerts de Rock, c’est aussi l’électrocution inattendue que vous offrent ces combos qui rament en dessous de la ligne de visibilité du grand public. QueenAdreena est, avec le Gun Club, au siècle précédent, LE groupe qui m’a le plus impressionné, stupéfait, tétanisé, en live. Pure décharge d’adrénaline, choc frontal avec la déraison totale, sombre fascination devant les tourments les plus sauvages. Quelque part, la VERITE profonde du Rock’n’Roll. (Eric)
Tom Waits – Grand Rex (Paris) – 24 juillet 2008
Mon seul (sans doute à tout jamais) concert de Tom Waits. Il a fallu se ruer sur les places pour cette venue rare, dont on pressent qu’elle pourrait être l’une des dernières. Dès le noir inaugural, on est saisis comme jamais par la morsure implacable de Waits, plus acteur, plus théâtral que jamais, imposant son cabaret déstructuré sur lequel règne sa voix cabossée, néanmoins d’airain. Dix minutes plaqués aux sièges, le début de concert le plus terrassant ever. (Jérôme)

Madness – Festival Rock en Seine (Saint Cloud) – 28 août 2009
Madness jouera deux sets ce soir-là à Rock en Seine, puisqu’ils devront remplacer Oasis – qui vient de splitter, quelques minutes plus tôt ! – au pied levé. Véritable démonstration de rock et de bonne humeur, comme quoi on peut être des génie de l’écriture, des bêtes de scènes et rester sympathiques. (JCG)
Leonard Cohen – Palacio de Deportes (Madrid) – 12 septembre 2009
Il y a des MOMENTS qui resteront pour toujours gravés dans notre mémoire. Ce soir-là, Cohen entame le Partisan, devant une foule madrilène trop sage. Et, d’un coup, le raffinement de l’orchestration est balayé par la brutalité de la VOIX : sur les écrans géants, le visage de Cohen a changé, il fait peur, un grand frisson parcourt le public tout entier, mes larmes coulent sans que je puisse les arrêter. Le concert pourrait s’arrêter là, sur ces quelques minutes guerrières, ardentes… Tout le monde se lève et c’est une ovation spontanée de 3 ou 4 minutes, sans que le groupe puisse reprendre le fil du concert. On peut appeler ça de la transcendance… (Eric)
Supergrass – la Cigale (Paris) – 11 juin 2010
Après 15 ans de bons et loyaux services, les Oxfordiens de Supergrass tirent leur révérence. Ce soir là, nous avons droit à une rétrospective de leurs six albums, en guise de cérémonie des adieux. Apparu durant l’âge d’or de la Britpop, Supergrass a su habilement s’en démarquer en créant son propre style… Et, 15 ans plus tard, Supergrass est finalement de retour. (Laetitia)
Arcade Fire – Festival Rock en Seine (Saint Cloud) – 30 août 2010
Entre canicule et déluge, les artistes et le public des festivals d’été ont toutes les chances de se frotter à de rudes conditions. Ce sera le cas pour les Canadiens d’Arcade Fire, qui, poursuivant la longue série de mésaventures que connait Rock en Seine depuis trois ans, se voient défiés par les éléments. C’est sous une pluie torrentielle que le groupe tente de clôturer cette édition, mais, les risques d’électrocution étant trop importants, le concert doit être interrompu. Les musiciens reviennent pourtant sur scène, sans électricité, sous des trombes d’eau, pour interpréter à cappella devant trente mille spectateurs aussi déterminés qu’eux, un Wake Up qu’on n’aura jamais vécu aussi intensément. Inoubliable ! (Laetitia)
Pulp – Hyde Park (Londres) – 3 juillet 2011
Une reformation de plus, pour remette de l’argent dans les caisses certes, mais quel panache et avec quel répertoire ! Et quoi de mieux que de voir Jarvis Cocker et ses acolytes dans leur biotope naturel, au milieu de dizaines de milliers de fans hurlant en cœur et faisant voler les pintes en hurlant les paroles en cœur, un soir d’été beau et sec ? Bouquet final avec la version à rallonge extatique de Common People conclue – littéralement – par un feu d’artifices. (Jérôme)

The Maccabees – Maroquinerie (Paris) – 10 février 2012
Je me rappelle d’un groupe pas vraiment à l’aise sur scène, à la timidité presque maladive, alors que leur musique est ample. Du coup, ils jouaient comme si leur vie en dépendait. (JCG)
Tom Petty and the Heartbreakers – Grand Rex (Paris) – 27 juin 2012
20 ans après le Zénith, le trop rare Tom Petty fait chavirer le Grand Rex devant un public de fans transis. Alternant des grands classiques à la Refugee et des rocks fabuleux qui avaient fait de Mojo une réussite (I Should Have Known It), Tom Petty justifie son statut de héros américain. Et quel groupe fabuleux avec un Mike Campbell en transe ! Dis Mike, quand reviens-tu nous voir ? (Laurent)
Bruce Springsteen and the E. Street Band – Palais Omnisport de Bercy (Paris) – 4 juillet 2012
Parmi les prestations live hexagonales du Boss de la période, le 4 juillet a été une soirée très particulière. Un jour de fête nationale américaine, en plein été, ce concert s’est déroulé sans climatisation ! Défendant un album à son meilleur dans ses moments influencés par les Pogues, Springsteen a offert, dans une « salle-four à micro-ondes », son habituelle débauche d’énergie sur une durée épique devant un public en sueur… Finissant le set nettement moins fatigué qu’une partie de l’assistance ! La setlist fut marquée par deux titres de circonstance : 4th of July, Asbury Park (Sandy) et un Independence Day interprété au piano. Ce 4 juillet restera décidément spécial… (Ordell)
Cat Power – Olympia (Paris) – 17 juin 2013
Elle est superbe, peroxydée, et cabossée, Chan. Souvent critiquée pour la gestion de ses émotions sur scène. Et ce soir, revenue d’entre les soucis, avec un magnifique album (Sun), qui jette une lumière douce sur son champ intérieur de ruines. Impérieuse, violemment émue par l’accueil enamouré du public, elle goûte les bouquets de fleurs offerts, et chante de sa voix éternelle. Moment frissonnant, suspendu : The Greatest. Pas mieux. (Jérôme)
Breton – Casino de Paris (Paris) – 25 novembre 2014
Je me rappelle du plancher qui rebondissait, un public chaud comme la braise, et un groupe venu présenter son deuxième et brillant deuxième album. Ils avaient l’avenir devant eux, mais tout s’est arrêté là. quel dommage ! (JCG)

Nick Cave and The Bad Seeds – Zénith (Paris) – 4 octobre 2017
J’avais vu un Nick Cave pathétique en 1997, et j’avais laissé tombé l’idée de le revoir sur scène… jusqu’à la sortie de l’éblouissant Push The Sky Away. Un set incroyable d’un musicien qui avait vaincu ses démons. Depuis, je ne rate pas une occasion de le voir. Mais ce soir là de 2017, il vient défendre un album terrible : Skeleton Tree. Un album enregistré alors que son fils vient de mourir. Je trouve l’album trop dur pour l’écouter. Sur scène, Nick donne tout, et je suis marqué par les Bad Seeds autour de lui, comme des amis protecteurs de l’âme blessée. (JCG)
Shame – La Maroquinerie (Paris) – 23 avril 2018
Le charme d’un concert d’un groupe à ses débuts, c’est celui de la naïveté et de l’énergie balancée sans calcul, dans une salle de taille humaine. Soit exactement celui de ce concert donné (à guichets fermés) par Shame à La Maroquinerie juste après la sortie de son premier album. Grâce aux mouvements d’une foule synchrone de l’état d’esprit du groupe, j’ai fini par être poussé jusqu’au premier rang pour serrer la main du frontman Charlie Steen, une situation rarement possible pour le spectateur retardataire chronique que je suis ! (Ordell)
Alice in Chains / BRMC – Olympia (Paris) – 28 mai 2019
Les concerts d’Alice in Chains sont toujours immanquables. Et quand BRMC est également à l’affiche, c’est naturellement la folie. Un concert à la fois puissant et d’une émotion dingue tant l’esprit de Layne Staley était avec nous. Down In A Hole et Nutshell résonneront encore plusieurs jours après. Un groupe au sommet de son art. (Laurent)
Manic Street Preachers – Toyosu PIT (Tokyo) – 27 septembre 2019
L’amour qui lie les Gallois et leurs fans dévoués peut être considéré comme « fou » : le nombre de britanniques et d’européens présents au dernier concert de la tournée anniversaire des 20 ans de This Is My Truth Tell Me Yours, étant plus qu’impressionnant. Avec un public tokyoïte sage mais extrêmement concentré, qui ne se répand pas en effusions pendant mais bien entre les morceaux, s’immergeant ainsi au maximum dans la pop rock devenu légendaire du groupe. Les Manic Street Preachers offrent une performance vibrante, conscients de l’extrême respect que leur vouent leurs fans japonais, et reconnaissants envers leurs admirateurs qui ne comptent pas les kilomètres pour soutenir leurs héros. (Laetitia)
Nick Cave and The Bad Seeds – Festival Rock en Seine (Saint Cloud) – 26 août 2022
Après avoir vu ça, on peut mourir tranquille, comme on dit parfois. Redevenu humain et intense sur scène après ces épreuves inhumaines de la mort de deux de ses enfants, Cave les a transcendées à sa façon : par l’Art, albums et concerts. Cette tournée a donné lieu à des masterclasses partout en Europe : puissance de feu sonique, accentuée par les choristes, par le jeu de l’incontournable Warren Ellis et, à Rock en Seine, le jeu de Nick avec les écrans décuplant la puissance émotionnelle de le voir au contact permanent de son public pendant 2h15 (seulement…!). Un uppercut émotionnel indépassable. Un sommet. (Jérôme)
