On les attend à Paris depuis qu’ils n’ont pas pu ouvrir pour Neil Young en juillet dernier, et ils ont là, pour cinq dates à la Maroquinerie. Et, conformément à leur réputation, les deux Landais ont mis le feu à Paname.

Pas simple de ressortir un vendredi soir sous la pluie parisienne pour rejoindre notre pourtant accueillante Maroquinerie. Ce soir, nous sommes à la moitié de la « résidence » de The Inspector Cluzo dans la vénérable salle de la rue Boyer. Cinq dates presque toutes complètes, pour fêter nos blues rockers landais, et leur petit dernier Less is More, un disque que nous avons beaucoup écouté depuis sa sortie. Si certains se demandent pourquoi faire cinq dates à la Maro plutôt que de remplir aisément un Olympia, c’est bien entendu le résultat d’une démarche politique, que Laurent Lacrouts ne s’est d’ailleurs pas privé d’exposer. Nous, ça nous va parfaitement bien sûr, la proximité du groupe avec son public nécessitant une salle à taille humaine. Ces cinq dates parisiennes sont la conclusion d’une tournée absolument gigantesque, qui a démarré en juin 2025 et est passée par les USA, le Canada et quasiment toute l’Europe.

Pour ces dates parisiennes, le groupe est accompagné par Grant Haua, un bluesman néo-zélandais qui a signé plusieurs albums sur Dixiefrog, dont le dernier, Mana Blues, s’ouvre par un titre en duo avec The Inspector Cluzo. Nous comprendrons plus tard dans la soirée que Haua est un vrai ami du duo. Mais ce n’est pas parce qu’il est un pote qu’il est là, il se défend avec de belles compositions dans un style Delta Blues, et est loin d’être un manchot à la guitare. On est bien contents en tout cas d’être dans les premiers rangs, pour bien observer sa dextérité, et on aimerait pouvoir bouger les doigts comme lui. Avec sa seule guitare acoustique, Grant Haua va assurer rapidement avec Shame On You ou Tough Love Mumma. Le traitement acoustique est souvent pour les premières parties une décision imposée par le contexte économique, qui empêche de tourner avec plusieurs musiciens, et cela peut être frustrant pour ceux des spectateurs qui préfèrent quand un groupe complet peut mettre le feu. Grant Haua, lui, n’a pas besoin de cela, et il joue souvent solo acoustique sur ses disques, sans que cela nuise à l’intensité de sa musique. Il a notamment sorti un Awa Blues en grande partie acoustique, même si son dernier album en date est dans un registre blues rock électrique plus classique. Sa voix et son aisance à la guitare lui permettent en tout cas de garder son auditoire captif pendant les 40 minutes de son set. Manifestement heureux de l’accueil qui lui est fait, il communique à la fois en français et en anglais, et termine avec Devil is a Woman, après s’être excusé pour le titre de ce dernier morceau !
Vingt minutes d’entracte, c’est peu, mais Laurent et Mathieu n’ont pas besoin de plus. En cinq minutes, la scène est prête, et ils sont déjà là à faire la balance. Le temps de passer quelques titres des Georgia Sattelites pour bien situer sur quel terrain musical nous allons être (bonheur !), ils sont devant nous. A 21h pétantes, nous sommes tous prêts à vivre le moment The Inspector Cluzo. Personnellement, c’est ma première, et je ne vais pas être déçu : leurs concerts sont des expériences totales, musicales bien sûr, mais aussi éminemment politiques.
Les Cluzo le précisent eux même, ce sont des agriculteurs qui défendent farouchement leur indépendance vis-à-vis de l’industrie musicale, que ce soient les maisons de disques, les tourneurs ou les salles dans lesquelles ils jouent. Attachés à l’utilisation raisonnée des ressources de la terre, et de ce fait apôtres d’une certaine décroissance, comme le démontre le titre du dernier disque, ils profitent de leurs concerts pour convaincre le public de la nécessité de leur démarche. La réalité du réchauffement climatique est illustrée par des exemples tirés d’une expérience de vie dans une terre gasconne de plus en plus irrespirable en été. Et eux vivent réellement en conformité avec leurs discours, ce qui donne lieu à une critique des « communistes millionnaires » (ou du « communiste milliardaire »…) du monde de la musique. Ça fait un peu mal parce qu’on l’adore tout en n’étant pas dupe, mais Neil Young va prendre cher ce soir, étant rapidement traité « d’abruti ». On sait qu’ils n’ont pas été fascinés par le personnage lors de leurs dates de concerts communes l’été dernier, et que l’annulation par le Loner de leur participation en première partie à l’Adidas Arena, pour des raisons fumeuses, a laissé des traces. En tout cas, quand Laurent raconte qu’ils ont joué le Almost Cut My Hair de David Crosby lors de ces premières parties parce qu’ils savaient que Neil Young détestait Crosby, et qu’ils voulaient le faire bisquer, on se marre bien. On les reconnaît là, engagés et facétieux.
Le stand merchandising traduit bien entendu aussi ces convictions : ce n’est pas là qu’on va avoir des T-shirts à 50 balles fabriqués en Asie, ils sont à 20 euros et en coton bio. Comme pour tous leurs concerts, les Cluzo sont en famille avec le public, et ils vont parler de leur vie, à commencer par les souvenirs de la dernière tournée. Des nouvelles des US, en ce moment, ça ne se refuse pas, et nous allons avoir droit à une description sympathique de l’ambiance du Midwest et de la tournée faite avec leurs potes de Clutch. Le thème : comment ressortir vivants d’un concert devant des bikers plutôt conservateurs qui entendent, hébétés, des Frenchies leur faire la leçon et leur parler de réchauffement climatique ou d’un Thoreau qu’heureusement ils ne connaissaient probablement pas ? Anecdote hilarante… mais la réponse est peut-être que les bikers aiment avant tout le culot et surtout la bonne musique ?
Parce que oui, je vous parle depuis le début de leur discours et pas beaucoup de musique, mais n’ayez pas peur, un concert de The Inspector Cluzo, c’est avant tout un putain de bon concert de rock. Laurent à la guitare et au chant, Mathieu à la batterie, ça ne fait pas beaucoup de monde sur scène, mais qu’est-ce que ça envoie ! Oubliez les Black Keys ou les White Stripes, musicalement on est plus proches du hard rock que du blues. Laurent a une voix incroyable, généralement rauque, mais il peut également monter dans les aigus et être à l’aise sur des passages soul.
La setlist sera assez similaire à celle qu’ils jouent habituellement sur la tournée, avec environ les deux tiers des titres logiquement tirés de Less is More. Trois morceaux de l’album sont joués d’emblée, dont le formidable titre « principe de vie » pour démarrer. Mathieu est derrière ses fûts, avec un joli look costume-cravate, et va rapidement prouver qu’il est un batteur fantastique. Le son est fort, excellent, l’alchimie entre les deux musiciens est évidente, nous allons passer un grand moment. Et sans « backing tracks » bien sûr, alors que Laurent nous précise que 95% des groupes les utilisent. Catfarm est à la fois métal et funky, As Stupid As You Can et sa guitare sale nous rappellent à quel point notre mode de vie est généralement idiot. À ce stade, le public qui avait démarré doucement commence à être chauffé à blanc, et les abords des premiers rangs deviennent une zone de risque. A Man Outstanding in His Field nous rappelle quant à elle que les Cluzo ont maintenant une discographie impressionnante. Matthieu va avoir la bougeotte, et va régulièrement quitter sa batterie pour arpenter la scène avec un tambourin, jouer les chefs d’orchestre en haranguant le public ou se jeter dans la foule. Après I’efficace The Greenwashers, le fameux Almost Cut My Hair va subir un traitement métal bien radical, forcément très différent de la version de Déjà Vu, tout en en gardant l’esprit. Titre emblématique de la culture hippie, il est suivi par Put Your Hands Up qui va faire exploser la Maro. Il n’y a plus un endroit de safe dans la fosse, ça saute de partout, votre rédacteur tente de s’échapper, mais est pris au piège, pendant que Laurent et Mathieu s’affairent à déstructurer la batterie de Mathieu qui n’a plus de grosse caisse, mais se débrouille encore comme un chef avec le peu qu’il lui reste.
Il est 22h30, ça joue depuis 1h30, et le concert a priori s’achève. Le groupe félicite sa petite équipe qui est montée à Paris et qui se partage le job chaque soir, Grant Haua revient sur scène pour être encore acclamé et témoigner de l’affection qu’il reçoit de ces étonnants Frenchies, et nous nous quittons sur une longue version de Journey Men clôturant la soirée en mode laid back, comme elle le fait sur l’album.
Quelle énergie ! Décidément ça rocke dur dans les Landes !
Grant Haua : ![]()
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Laurent FEGLY
The Inspector Cluzo et Grant Haua à la Maroquinerie
Production : ITB et TER A TERRE Productions
Date : le vendredi 30 janvier 2026
Leurs derniers disques :
The Inspector Cluzo – Less is More
Label : Fuck The Bass Player Records (!)
Date de parution : le 6 juin 2025
Grant Haua – Mana Blues
Label : Dixiefrog
Sortie : le 8 Septembre 2023
