Imaginez un roman qui démarre comme un Houellebecq, se rapproche d’un Lewis Carroll pour terminer comme…personne en fait. Le style percutant et décalé de l’autrice française d’origine polonaise dénonce un patriarcat et un conservatisme encore bien présents dans nos sociétés, par le prisme du loufoque et du conte absurde. Un objet livresque original et génial !

Kinga Wyrzykowska ne s’embarrasse pas vraiment d’un quelconque souci de sérieux ou de fonds documentaire étayé pour dénoncer ce qu’elle connaît probablement, de par ses origines polonaises : le retour récent de son pays natal à des pratiques moyenâgeuses et conservatrices, comme l’avortement dont on pensait que le droit était éternellement acquis. Elle préfère l’acidité du fantastique, l’onirisme du conte ou l’humour distancié du roman social pour poser ses messages et son sujet très politique au gré des pages de son virevoltant deuxième opus.
L’intrigue de départ est déjà suffisamment confuse et originale pour pouvoir en parler : disons qu’une jeune cadre dans l’agro-alimentaire (Barbara) se voit gérer une affaire sombre d’hygiène alimentaire compliquée qu’elle doit chercher à étouffer, alors qu’une fraîche rencontre passionnelle avec son plombier, Pawel, polonais de surcroît (vous avez la réf ?), la fait partir en Pologne avec lui. L’idylle se transforme assez vite en triumvirat quand Princesse, une lapine offerte par une amie avant le voyage, commence à grossir à vue d’oeil alors que la pauvre Barbara demeure en vain sans grossesse…et que la Pologne n’est pas un pays des plus ouverts, comme elle va vite le constater…
Vous n’y comprenez pas grand chose ? Nous non plus au premier abord. Il faut pourtant se laisser emporter par la plume saillante, drôle et acerbe de l’autrice, qui semble à la fois régler ses comptes avec les rouages de l’économie à la française comme le recul social et politique d’une Pologne à nouveau archaïque. Son grand écart culturel et géographique se ressent dans des pages flamboyantes et osées, où elle mêle les aventures folles de ses protagonistes (Barbara qui découvre un autre monde et ses personnages…un lapin qu’on voit évoluer et dont on suit la trace… tout sonne comme un Alice au pays des Fausses Merveilles…avec des caractères d’anti-héros qui rappellent furieusement le premier livre de Michel Houellebecq Extension du domaine de la lutte)
L’ensemble de Princesse, énergique et très disparate, s’offre au lecteur comme autant de morceaux de bravoure que sont ces portraits de femmes, soumises, ou en lutte, résignées ou toujours sur le qui-vive… déconcertant au possible. Le roman sombre, dans son dernier tiers, vers une critique amère et tellement contemporaine de nos sociétés qui figent les évolutions des mentalités, et où le fait avéré, informatif, est noyé dans un champ médiatique sans hiérarchie de valeur, et où le journaliste soucieux de transmettre la vérité reste moins considéré qu’un Cyril Hanouna aux abois et expert de vérités alternatives (si si, il y apparaît aussi…!). Un dernier tiers, donc, assez jubilatoire dans son procédé et son message, mais qui peut laisser au bord du chemin ceux qui continuaient à apprécier la poésie fantasque et très moderne de Kinga Wyrzykowska, assurément une des plumes à suivre dans le paysage littéraire actuel.
Ceux qui aiment la tiédeur ou le consensuel, passez donc votre chemin. Si par contre, vous aimez être un peu malmenés et intrigués par un roman aussi cynique qu’absurde, Princesse est fait pour vous !
Jean-françois Lahorgue
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