L’auteur-compositeur Jacob Allen, alias Puma Blue, ravive la flamme de son trip-hop indie de qualité avec Croak Dream. Son troisième album en un an, qui le repositionne parmi les artistes à suivre de près.

Croak Dream, rêve de croassement au sens littéral, mais surtout expression signifiant un rêve prophétique de sa propre mort. Ce qui, selon Jacob Allen, alias Puma Blue, sous-tend la question philosophique derrière cet album : si l’on avait ce type de rêve, en quoi cela aurait-il un impact sur nos vies, en quoi les changerions-nous ? Vous avez sept heures. Ou plutôt les onze tracks de quarante-cinq minutes règlementaires de ce quatrième album en six ans, doux en apparence, et philosophique, ontologique même, bref profond dans son essence.
Esthétiquement, la question de l’évolution de l’artiste d’origine londonienne, basé à Atlanta, se posait forcément après le triptyque antichamber / extchamber publié l’an passé, qui avait désarçonné une partie de son public, avec son mélange toujours dosé d’ambient, de trip-hop, de bedroom pop, et aussi de jazz, mais, finalement, beaucoup de folk ascétique, tendance lo-fi. Et moins de chansons marquantes, singulières, qui faisait tout le prix de son excellent deuxième album Holy Waters (2003). Écrit en solo et réalisé en collaboration, Croak Dream est né de sessions aux Studios Real World de Peter Gabriel, et a été coproduit et mixé par Sam Petts-Davies (The Smile, Frank Ocean), où le groupe réuni autour de son créateur a improvisé sur des fragments de chansons d’Allen qu’il n’avait jamais entendues dans leur intégralité. De ce processus volontiers chaotique est né ce quatrième album, dont on pourrait dire de manière assez simpliste que son pari est gagné puisqu’il y a plus de « meilleures » chansons. Les équilibres sont revus dans la continuité, avec une posologie qui mute en douceur, vers un peu plus d’ambient et de bedroom pop, réinventant l’univers spectral et délicat de Puma Blue.
Les deux premiers singles publiés ouvrent l’album : Desire, dans un titre jouant sur l’alliage classique Eros/Thanatos, avec sa guitare sèche, à nu, enregistrée au téléphone, installe la couleur intime et fragile de l’album, qui est aussi celle de l’univers de son auteur. La voix du chanteur susurre des mots qu’on ne comprend pas, mais est bien mise en avant, et la tension monte progressivement, sur fond d’un riff simple et lancinant. La mélodie s’emballe, et tout de suite, l’auditeur est déjà beaucoup plus sous tension et captivé en trois minutes que sur l’ensemble du dytique publié l’an passé. L’oreille va continuer à être absorbée par Mister Lost, au rythme étouffé, sur nappes lancinantes et mouvantes, à la tension sourde. Tricky, Massive Attack, les grandes références du trip hop ténébreux millésimé 90s-00s planent clairement sur ce morceau. Au final, deux des meilleurs singles de ce début d’année ouvrent l’album, on a vu pire début.
La suite sera à l’avenant, avec la perle intimiste Hold You avec sa montée progressive, entachée de dissonances, sons de violons et beats ciselés, puis la chanson-titre Croak Room, deuxième single publié, qui explore en beauté la thématique complexe de l’album, avec à nouveau l’usage d’un riff répétitif pour soutenir la mélodie complexe et emballante de la chanson par Allen qui y ose un chant qui s’envole, pas si loin de Jeff Buckley ou d’Anohni, toutes proportions gardées. On peut regretter une baisse globale de rythme et de singularité en milieu d’album, comme souvent, mais la bedroom pop rêveuse de Heaven Above, Hell Below, portée par la guitare sèche comme le trip hop de Hush, base électronique égayée par quelques notes de piano et le phrasé alangui, restent tout-à-fait honorables. Sur cette dernière, façon Portishead réinventé, Bristol nous voilà, la voix d’Allen, décontenancée, paumée, entonne : « What do I do ? What do I say ? »
Jaded, en huitième position, par ailleurs également titre d’un morceau très dynamique sans rapport de Green Day ( !), fait alors rejaillir une flamme inattendue avec des beats assez rapides, sur un morceau instrumental tonique, au groove sombre émaillé de bruits métalliques discrets, permettant de se projeter efficacement dans la dernière partie de l’album. Silently reprend une ligne trip-hop efficace, ne réinventant pas la recette générale, mais ose un refrain appuyant sur le mot-titre, appuyé une vingtaine de fois, avant que des cuivres ne donnent un groove poisseux mais sachant rester du côté rutilant. Une jolie chanson. Cocoons et Yearn Again referment ce bel effort dans un retour aux fondamentaux rêveurs. La première, pas si lointaine dans sa composition de certaines transitions mâtinées d’électronique de groupes de post-rock (au hasard, Mogwai), reverb et dissonances au menu en bout de course pour qui saura être patient avec cette folk déconstruite jusqu’à l’os. Yearn Again fait enfin naviguer l’auditeur vers les rives finales de l’album, portée par un saxophone baryton, présent ça et là dans l’album et imprégnant certaines atmosphères plus jazzy. Comme ailleurs, des bruits de guitares, dissonances et beats trip hop résonnent çà et là, pour une conclusion apaisée et cohérente artistiquement. Comme ailleurs, des paroles cryptées et poétiques, qui trouveront plus ou moins d’écho chez l’auditeur : “Every breath that drips from her / Aching limb becomes a blur / Half-dead vacuum of space / Euphoric waves float to her face / I’ll find a reason to yearn again …” (Chaque souffle qui s’écoule d’elle / Les membres endoloris deviennent flous / Un vide spatial à moitié mort / Des vagues euphoriques flottent vers son visage / Je trouverai une raison de désirer à nouveau).
Si à l’arrivée, on ne sait toujours pas bien ce que l’on ferait et modifierait dans notre existence si l’on rêvait de notre propre mort, on a quand même fait un beau voyage avec Jacob Allen, tout à sa mission de réinventer le trip-hop millésimé, et d’en faire une musique qui continue d’être vivante. Puma Blue est donc bel et bien back in the game avec ce très bel album, entre expérimentation sonore maîtrisée et format pop assumé, onirisme éveillé et émotion distillée intelligemment. Un bel album de deuil mais laissant s’infiltrer une douce lumière au bout du tunnel.
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Jérôme Barbarossa
