Nos 50 albums préférés des années 80 : 11. Bruce Springsteen – Nebraska (1982)

Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui Nebraska, un album de Springsteen en mode acoustique, sur lequel plane l’ombre d’Alan Vega, celle d’un tueur en série et de personnages allant droit dans le mur.

Copyright David Michael Kennedy

Demandez à un mélomane ce que lui évoque spontanément Nebraska. Sera sans doute en premier lieu mentionné que l’album est considéré comme une réussite majeure du Boss. Les détracteurs du Boss en parleront comme de l’album de l’artiste qu’ils peuvent apprécier. Mais il y a très peu de chances qu’il soit spontanément mentionné comme un des albums américains les plus influents des années 1980. Les candidats évidents seront plutôt signés (entre autres) du Gun Club, des Violent Femmes, de R.E.M., des Pixies, de Prince et de Public Enemy.

L’impact de Nebraska fut pourtant considérable. Un artiste populaire aux Etats-Unis publiait tel quel un album acoustique enregistré dans sa chambre sur son magnétophone quatre pistes. Un choix lié au fait que pour le Boss l’état de démo correspondait mieux au contenu des morceaux que la machine de guerre E Street Band et le caractère très arrangé de ses albums précédents. En dépit d’une promotion minimale, l’album se vendit.

Nebraska précédait la démocratisation de l’enregistrement en home studio. Il annonça le mouvement Alt-Country et la publication par le Boss d’un album dépouillé, fauché et pessimiste fut inspirante pour bien des artistes indépendants ou pas (Bon Iver et Tom Morello entre autres). Et ce d’autant plus qu’il arrivait à un moment où était attendu du Boss un nouveau blockbuster.

Nebraska est souvent décrit comme l’album le plus noir du Boss. Mais cette noirceur était déjà là dans Darkness on the Edge of Town et dans les ballades de The River (le morceau titre, Point Blank…). Sauf qu’ici on passe du Scope à un film indépendant en 1:33. Avec une pochette en noir et blanc qui pourrait être un plan de Stranger Than Paradise, sorti deux ans plus tard. Le plan d’une route et d’un ciel nuageux photographié de l’intérieur d’une voiture. Et le nom de l’artiste, le titre de l’album en rouge (sang) sur fond noir.

Le Boss ne voulait pas cette fois être sur la pochette, préférant un paysage. Le photographe David Michael Kennedy fut ainsi embauché après que le directeur artistique Andrea Klein ait montré à Springsteen une partie de son travail. Le Boss choisit la photographie (datée de 1975) de pochette. Le titre de l’album, celui du morceau d’ouverture qui est aussi le premier composé pour l’album, fut choisi à la dernière minute.

Nebraska backDans une période de succès où il se sentait déconnecté de cette working class sur laquelle il écrivait, le Boss loue un ranch à Colts Neck. Il se replonge dans la musique de Dylan, Woody Guthrie et Hank Williams. Il lit par exemple l’autobiographie du vétéran du Vietnam Ron Kovic, Né un 4 juillet, et s’inspire entre autres de Jim Thompson et de certains films (La Ballade sauvage, Le Malin).

Mais c’est le travail de l’écrivaine Flannery O’Connor qui provoquera sa grande évolution en tant que parolier. La simplicité de son écriture amène le Boss à abandonner la dimension métaphorique encore présente dans certains de ses textes précédents. Une épure parfaitement raccord de l’épure musicale de Nebraska.

Nebraska

Si l’on mentionne un album débutant par une chanson narrée du point de vue d’un tueur en série ayant défrayé la chronique et attendant l’exécution de la peine capitale, il est probable qu’un amateur de Rock suppose plus qu’il s’agit d’un album de Nick Cave qu’un du Boss. Lancée à coup d’harmonica, Nebraska est racontée par le tueur Charles Starkweather. Un tueur dont la cavale meurtrière en compagnie de l’adolescente Caril Ann Fugate inspira La Ballade Sauvage de Terence Malick. Il fut exécuté en 1959, et Fugate sortit de prison après 17 ans d’incarcération.

Nebraska side 1La chanson s’ouvre en rejouant la rencontre du duo vue chez Malick avant de mentionner 10 victimes : la 11ème de Starkweather avait été tuée avant leur rencontre. Le tueur refuse de s’excuser et évoque même le plaisir ressenti lors de la cavale. Il sait que sa condamnation à mort sera exécutée à minuit (un peu après minuit dans les faits). Il demande au shérif que Caril soit assise sur ses genous lorsqu’il est sur la chaise électrique. Une référence au père de Starkweather qui souhaitait que ça soit effectivement le cas car il pensait la non-exécutée aussi coupable que son fils. Une phrase que l’on peut aussi interpréter comme un fantasme du tueur ?

Le They wanted to know why I did what I did est une allusion aux multiples tentatives d’expliquer les crimes perpétrés lors de la cavale. D’origine populaire, Starkweather était né avec des jambes difformes et son trouble de la parole en fit un sujet de moquerie pour ses camarades. Selon un de ses anciens camarades, il avait un côté Jekyll and Hyde : très agréable avec ses amis mais capable d’exploser de jalousie s’il croisait une personne plus grande ou mieux habillée que lui.

Fasciné par James Dean, il s’identifia aux personnages interprétés par l’acteur et adopta sa dégaine. La réponse donnée ici en conclusion ? Well sir I guess there’s just a meanness in this world. (Eh bien Monsieur je pense qu’il y a juste une méchanceté dans ce monde.) Ce qui peut évoquer aussi bien les brimades subies par le narrateur que l’existence sur terre d’une envie de faire le Mal. Un morceau chanté avec un calme et un détachement le rendant encore plus malaisant.

Atlantic City

Morceau dont le premier titre de travail fut un très cinéphile Fistful of dollars (Pour une poignée de dollars), Atlantic City débute par l’évocation du meurtre du parrain de Philadelphie Philip Testa (le Chicken man du texte, surnom dû à ses implications dans le business de la volaille), un décès survenu par l’intermédiaire d’une bombe qui explosa lorsqu’il ouvrit la porte de sa résidence.

Le narrateur, qui a des dettes (ses crimes) qu’aucun homme honnête ne peut payer, va exécuter en désespoir de cause un dernier coup (un casse ? un contrat ?). Mais il pourrait décéder s’il échoue. Il s’adresse à une de ses ex en lui promettant que s’il réussit son coup la grande vie est à portée de main pour eux deux (d’où la proposition qu’elle se maquille et se coiffe en vue de se revoir le soir-même du refrain).

Un faux espoir au vu du Eveything dies baby that’s a fact but maybe everything that dies someday comes back (tout meurt bébé c’est un fait mais peut-être que tout ce qui meurt revient un jour). Le narrateur est une des ces nombreuses figures springsteeniennes croyant à tort pouvoir rallumer la flamme d’un amour perdu.

Une illusion prolongée par le pont : Now our luck may have died, and our love may be cold / But with you forever, I’ll stay. (Maintenant notre chance est peut-être morte, notre amour peut-être mort mais je resterai avec toi pour toujours). Un pont prolongeant le rêve de grande vie avec une ex à laquelle il demande de mettre ses bas parce qu’ils iront là où le sable se transforme en or. Le rêve romantique de Thunder road s’est transformé en mirage.

Mansion on the hill

Morceau au titre quasi-identique à celui d’une chanson de Hank Williams (A Mansion on the hill), Mansion on the hill fait du manoir sur la colline le fantasme de richesse des enfants nés dans la pauvreté. Un manoir s’élevant au-dessus des usines et des champs. De nuit, le père du narrateur amène son fils en voiture pour contempler l’objet de leur fantasme commun. Les fêtes qui y ont lieu ont forcément des airs de paradis pour le narrateur puisqu’il ne les connaît pas. Le Tonight, down here in Linden Town du cinquième couplet fait allusion au Tonight down here in the valley débutant le morceau de Hank Williams.

Johnny 99

Premier des deux titres de l’album repris par Johnny Cash (sur son… Johnny 99 de 1983), Johnny 99 débute par l’allusion à la fermeture de l’usine automobile Ford de Mahwah dans le New Jersey. Le décor de la désindustrialisation des années 1980 est planté. Un employé de l’usine nommé Ralph sombre dans la délinquance suite au chômage. Il tue un caissier lors d’un braquage accompli en état de grande ivresse. Et il en tire le surnom du titre de la chanson.

Le Down in the part of town / Where when you hit a red light, you don’t stop (dans le coin de la ville où on ne s’arrête pas au feu rouge) fait immédiatement visualiser le caractère insécure du quartier où un Ralph ivre menace d’ouvrir le feu avant d’être arrêté par un flic hors service. Le sort de Ralph est déjà scellé par le surnom du juge (Mean John Brown). La chanson révèle alors que le surnom de Ralph mélange celui du juge… et la durée de sa peine. Une peine annoncée comme 98 et une ans pour rappeler que l’année passée en prison en attendant le procès est soustraite à la peine.

Sauf que, alors que sa mère et sa compagne sont catastrophées par la condamnation, Ralph, qui assume ses dettes qu’aucun homme ne pourrait payer -revenant après Atlantic City-, demande au juge de le condamner à la chaise électrique plutôt que de lui infliger cette peine. Un morceau dont la mélodie très Chuck Berry se prêtait bien à un traitement live électrique avec le E Street Band.

Highway Patrolman

Nebraska inner sleeveLorsque Johnny Cash chantait Nothing feels better than blood on blood, il donnait le sentiment d’être né pour interpréter une chanson composée par un autre. On peut même dire que c’est cette sensation qui a rendu cette reprise d’Highway Patrolman marquante, bien plus que l’adoubement par Cash d’un de ses héritiers. Le Springsteen de 1978 aurait peut-être traité cette histoire de frères des deux côtés de la loi comme un récit biblique, à la manière de ce qu’il fit pour ses « daddy issues » dans Adam raised a Cain.

Tout est cette fois à hauteur d’homme. Joe Roberts est tout de suite présenté comme un policier faisant son travail de façon « aussi honnête qu’il peut ». Avant qu’arrive son frère Frankie souvent en délicatesse avec la loi. Et dans ce cas, comme plus tard, Joe faisait passer la famille avant le devoir. Le refrain suggère un trio amoureux entre eux deux et Maria. Joe finira par épouser cette dernière. Frankie part à l’armée (probablement au Vietnam).

Et à son retour la chanson rejoue le récit Nouvel Hollywood du vétéran incapable de se réinsérer dans la société. Un soir Joe est appelé pour une bagarre au cours de laquelle Frank a blessé grièvement un client. Il poursuit son frère… pour le laisser franchir la frontière canadienne. La chanson obséda un Sean Penn aspirant acteur à une époque où il sortait avec Pamela Springsteen, photographe et sœur de. Il l’adapta plus tard pour son passage à la réalisation avec The Indian Runner.

State Trooper

State Trooper a des airs de Suicide qui aurait remplacé le synthétiseur par la guitare acoustique. Le hurlement de fin de morceau cite explicitement celui de Frankie Teardrop, et en l’écoutant Alan Vega croira entendre une chute de studio de son groupe. Si le morceau le précédant a des airs de long métrage miniature, State Trooper ressemble plus à une scène de film. Le New Jersey, la pluie, un type conduisant sans permis arrêté par un policier, un texte suggérant qu’il est un criminel. Si le flic a peut-être une famille, le narrateur n’a de son côté rien à perdre. Il n’a qu’une chose et elle l’a dérangé toute sa vie : une envie de s’affranchir des règles de la société ?

Le texte semble condenser les grands thèmes de l’album. Un peu comme son Deliver Me From Nowhere (libérez-moi de nulle part) final, appel du narrateur à quitter une situation où il a perdu tout lien avec le reste de la société. Une phrase qui sera reprise dans le titre du biopic 2025 sur les sessions d’enregistrement de l’album.

Used Cars

Nebraska side 2Selon le Boss, Used Cars a été écrite en souvenir du moment où son père prenait sa voiture d’occasion pour aller acheter en famille une « nouvelle » voiture d’occasion. Une voiture sans doute pas à la portée des finances familiales, au vu d’un vendeur tentant d’obtenir des parents un peu de bijouterie pour compenser. Le récit de deux rêves des prolos de l’époque : gagner à la loterie pour se payer une voiture neuve… et s’évader tout simplement. Surtout, il témoigne du respect du Boss pour son père travaillant dur à l’usine et pour des parents se sacrifiant pour leurs enfants.

Open All Night

Au même titre que Johnny 99, Open All Night est un des morceaux de l’album musicalement proches d’un Rock’n’roll fifties. La toute fin du morceau encourage à voir dans la chanson un contrepoint solaire à State Trooper. Contrairement à ce dernier morceau, la radio est ici porteuse de joie et non de désespoir et le Rock’n’roll « libère de nulle part ». Il est question ici de retrouver sa copine et des joies de la voiture, là où la conduite du narrateur de State Trooper semblait l’amener dans le mur. Même si c’est pour se retrouver en horaire de nuit à cause d’un patron qui ne peut pas le blairer.

My Father’s House

My Father’s house ou la figure paternelle sous un angle moins flatteur que dans Used Cars. Adam Raised a Cain racontait déjà le sentiment d’avoir hérité des problèmes paternels de santé mentale. Assailli de pensées suicidaires, le Boss est allé voir un psychiatre à partir de 1982. Springsteen a longtemps pris la voiture, de nuit, pour se balader près de la maison de son père depuis installé en Californie. Selon son psychiatre, le Boss cherchait à panser (en vain) une blessure passée.

Suite à un rêve dans lequel il se voit enfant courir de toutes ses forces vers la maison de son père avant que la nuit tombe, le narrateur de la chanson décide de rendre visite à son père pour se réconcilier. Lorsqu’il ouvre, une femme lui apprend que son père ne vit plus là. Un texte imprégné d’éléments religieux, entre le Diable poursuivant l’enfant du rêve et la fin avec sa route noire où se trouvent les pêchés non expiés (du narrateur et de son père, d’où nos péchés ?). Une route où se trouve une maison paternelle semblant appeler le narrateur.

Springsteen a toujours cherché en vain l’approbation paternelle et ne la trouva qu’après avoir fondé une famille, son père lui présentant alors ses excuses.

Reason to Believe

Nebraska lyricsMorceau conclusif, Reason to Believe explicite encore plus ce que racontait un Darkness on the Edge of Town concluant l’album du même nom. L’idée, présente aussi dans Atlantic City, que la plupart des gens continuent à croire que ce que le destin a défait peut revenir.

Au travers de quatre récits. Croire qu’un chien mort peut resusciter, qu’un mari qui est parti reviendra, que le marié qui n’est pas présent au mariage viendra finalement. Croire aussi que la mort a un sens : un bébé est amené au fleuve pour le laver de ses péchés avant de le retrouver mort à un âge avancé, avec tout le monde priant autour de lui. Ce à quoi le narrateur répond en demandant à Dieu ce que tout cela signifie (question rhétorique bien sûr !).

Mais d’un autre côté, le Boss est peut-être envieux de ces personnages qui trouvent une raison d’y croire au-delà du raisonnable ? Un mélange de scepticisme et de fascination s’agissant du culte de l’optimisme de son pays natal ? Interprété dans un arrangement minimaliste avec le E Street Band lors de la tournée Born in the USA, le morceau a été joué à Paris en 2016 dans une superbe version très Spirit in the Sky.

Oui mais… Nebraska est d’abord l’album qui n’était pas un album au départ. Testées avec le E Street Band, des chansons des sessions d’enregistrement fonctionnant en plugged ont fini sur le mégahit Born in the USA. Le reste a atterri sur Nebraska. Une scission en forme de parti pris totalement opposé à un The River qui alternait les Rocks (parfois seulement en apparence) insouciants et les morceaux lents et désespérés.

Ordell Robbie

Bruce Springsteen – Nebraska
Label : CBS Records
Date de parution : 30 septembre 1982

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