En adaptant un texte de Franck Courtès, Donzelli délaisse une partie de sa fantaisie habituelle pour observer, au plus près, un homme qui s’accroche à l’écriture et se confronte à l’ubérisation du monde du travail. Un film discret, mais profondément politique, sur le prix réel de l’intégrité.

Même si Valérie Donzelli est loin d’être l’une de nos réalisatrices préférées, nous avouons bien l’aimer… Car chez elle, faire du cinéma nous a toujours semblé la conséquence d’une nécessité intime, presque vitale. Depuis la reconnaissance de son La Guerre est déclarée (un film que, justement, nous n’avons pas apprécié !), sa filmographie s’est construite comme une suite de gestes personnels transformés en récits, où l’expérience vécue affleure sans jamais se confondre totalement avec l’autobiographie. Dans un fragile équilibre entre les élans romanesques et la mise à nu des failles de personnages qui lui ressemblent (et nous ressemblent aussi…), ses films, réussis ou non, bougent. Et témoignent ainsi, très joliment, de notre temps…

… Et il se pourrait bien que cet A pied d’œuvre, qui est pourtant l’adaptation d’un livre existant (de Franck Courtès) soit un sommet dans son œuvre, un point culminant de son approche… Tout en marquant en même temps un tournant ! Expliquons-nous : A pied d’oeuvre raconte la décision d’un écrivain, séparé de sa famille suite à son divorce, plus ou moins en « panne d’inspiration » (le nouveau roman sur lequel il travaille est mal reçu par son éditrice), de faire face aux difficultés financières qui se profilent en vendant ses services comme homme à tout-faire, de manière à préserver le temps quotidien nécessaire pour écrire.
Il n’est pas difficile de regarder A pied d’œuvre comme l’autoportrait d’une réalisatrice qui s’interroge sur sa capacité à continuer à faire des films alors qu’elle ne rencontre qu’une reconnaissance critique, et que le succès commercial lui échappe. Un film qui parle « en creux » de son rapport avec son propre travail artistique, quasiment toujours nourri de sa propre expérience (l’exemple le plus saisissant d’autofiction étant évidemment son La guerre est déclarée).
Quand il s’agit de représenter notre époque, A pied d’œuvre, à travers les « sales boulots » qu’accepte Paul (finement incarné par un Bastien Bouillon magnifique de retenue) pour quelques dizaines d’euros, nous parle parfaitement de l’ubérisation du monde du travail, de cette sale habitude qu’Internet nous a inculquée de « noter » les autres, sans aucune considération quant à l’impact de ces petites étoiles sur leur vie… Et, surtout, de cet insupportable égoïsme qui se répand dans la société, où l’autre, et surtout le « pauvre » (l’immigré, le déclassé) n’est plus réellement vu comme un être humain.
Mais l’intelligence de Donzelli est d’éviter tout discours « social » ou « politique » (… même si l’on peut considérer A pied d’œuvre comme un film politique, bien entendu) : grâce à sa mise en scène minimale, à son attention portée aux aspects « physiques » de la nouvelle vie de Paul, Donzelli évite aussi bien le risque du misérabilisme que celui de la « thèse ». La précarisation passe ici par le corps, les douleurs, la perte de poids, le rythme haché d’une existence dépendant d’une application, la fatigue des gestes répétitifs ou des efforts excessifs.
C’est d’ailleurs là que A pied d’œuvre pourrait marquer une rupture, stylistique au moins, pour Donzelli : elle abandonne largement ici son goût pour la fantaisie, pour l’exploration des sentiments, voire pour le mouvement et la couleur, et elle privilégie les plans rapprochés, et une certaine sobriété. Il sera intéressant de voir s’il s’agit là d’une simple adaptation à son sujet, ou bien une nouveau départ.
En tous cas, nous nous dressons totalement contre certaines opinions – en particulier chez des critiques anglo-saxons – qui reprochent au film un soi-disant aspect de « tourisme de classe », du fait de la « pauvreté choisie » par son « héros intellectuel ». Nous admirons au contraire la manière dont Donzelli « désenclave » l’Art : créer (ici, écrire…) est un « vrai » travail, génère de la fatigue, prend beaucoup de temps, entraîne son lot d’humiliations. Et la meilleure manière de « tenir », c’est de ne pas renoncer à son intégrité.
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Eric Debarnot
