Joseph Martone – Endeavours : transformer les références en une véritable identité

Difficile de ne pas lever les yeux au ciel quand on nous promet un nouvel héritier de Nick Cave, Leonard Cohen ou Tom Waits. Et pourtant, derrière des références d’abord écrasantes, Joseph Martone impose avec Endeavours un disque qui gagne à être apprivoisé : un album feutré, habité, dont la force tient moins à ses filiations qu’à la solidité de ses chansons et à la persistance de ses mélodies.

Joseph Martone photo 04b by Carmine Covino
Photo : Carmine Covino

Quand on nous a présenté Joseph Martone, artiste italien jouant dans la cour – de plus en plus bondée – de l’Americana, et qu’on nous a promis qu’il y avait quelque chose de Nick Cave, de Leonard Cohen et de Tom Waits dans sa musique et dans sa voix, nous avons été plus que sceptiques. Réticents, même. Car, honnêtement, qui a besoin de « clones italiens » de musiciens géniaux ? Et puis, de guerre lasse, devant l’insistance d’amis nous promettant monts et merveilles, nous avons écouté cet Endeavours, second album d’un artiste encore inconnu chez nous. Et si les similitudes vocales avec Cohen ou Waits ont été immédiatement évidentes, au point d’être un temps embarrassantes, tandis que la mise en scène « cinématographique » des chansons rappelait en effet le travail de Nick Cave à l’époque des Murder Ballads, par exemple, on a perçu au fil de plusieurs écoutes des choses plus intéressantes que ces références étouffantes…

Endeavours

Comme par exemple la qualité des mélodies – quelque chose d’important pour nous, ça, les mélodies, qui « posent » les chansons au-delà de la qualité indéniable de leur production, de leur atmosphère. Martone sait écrire de bonnes chansons, et, ne serait-ce que pour cela, mérite qu’on jette une oreille à Endeavours, un album que l’on qualifiera de « grower » : après une paire d’écoutes de « découverte », quelque chose « prend », et on se surprend à poser le disque sur notre platine quasiment quotidiennement… jusqu’à ce qu’il devienne un vrai petit plaisir personnel… à partager seulement avec quelques amis.

A notre tour donc de « défendre » le Napolitain Martone… D’abord, l’homme se présente comme « Italo-Américain », ayant passé son enfance et son adolescence à New York. Ensuite, il travaille avec des gens de l’autre côte de l’Atlantique comme les Canadiens Mike Dubue (du groupe d’indie rock Hilotrons) et – surtout – Taylor Kirk, le leader de Timber Timbre, qui co-produisent l’abum. Et puis, quand on remarque des couleurs assez « morriconiennes » appliquées à certaines chansons, comme le single Lying Low, on peut dire qu’en tant qu’Italien, on est dans son patrimoine musical à lui, non ?

Alors que son premier album, Honey Birds, datant de 2020, avait déjà révélé une personnalité originale, un véritable conteur capable de construire des mini-récits nourris de souvenirs personnels, de rencontres faites au cours de son existence, Endeavours marque l’arrivée à une belle maturité d’un artiste attaché à chanter aussi bien l’amour que la douleur, les liens familiaux que l’amitié, le passage du temps et les souvenirs qui restent. Inévitablement, c’est sa voix rocailleuse qui frappe d’emblée, mais cette rudesse apparente est presque contredite par les émotions délicates qui se dégagent de ses meilleures chansons. Il n’y a pas un titre réellement faible parmi les neuf qui constituent les courtes trente minutes de l’album, de l’introduction irrésistible de Overboard, avec son gimmick aux claviers, jusqu’au final « épique » de Wounded Love. Certes, on pourra trouver Saint Marie presque caricatural dans ses références et sa « mise en scène » pas très légère d’une atmosphère néo-gothique prévisible, mais quelques écoutes en révèleront la beauté derrière les clichés. Time is a healer frôle le blues suspendu, s’élevant sans peine grâce à la magie de voix féminines luttant contre la rudesse de la voix de Martone. Bright morning doubt, comme son titre l’explicite, laisse un peu de lumière pénétrer dans une tracklist majoritairement très sombre, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit réellement accueillie à bras ouverts. Endeavours, logiquement vu qu’il donne son titre à l’album, bénéficie de la mélodie la plus efficace, en dépit de son évidence. True Times accélère un (tout petit) peu le tempo, et se révèle définitivement plus accueillante, au point de se distinguer comme une sorte de sommet d’un disque qui se présente, sinon, plutôt comme un ensemble excessivement cohérent. On the mend, feutré, retenu, est une petite merveille de par les émotions subtiles qu’il dégage, avant que Wounded Love ne s’accroche à la construction bien connue de Running Scared pour s’imposer comme une conclusion plus lyrique, plus ample que tout ce qui a précédé.

Endeavours place clairement Joseph Martone sur la carte des auteurs-compositeurs qui comptent, de ceux qui savent se nourrir aussi bien de leurs expériences personnelles que d’une riche culture musicale pour proposer une version actuelle des éternelles histoires de souffrance et de rédemption.

Eric Debarnot

Joseph Martone – Endeavours
Label : Noblesse Oblige
Date de parution : 6 février 2026

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