« Hystérie collective », de Lionel Shriver : et si être intelligent était un crime ?

Plus provocatrice et caustique que jamais, Lionel Shriver s’inspire de l’actualité pour livrer la satire glaçante d’une Amérique en pleine dérive, gangrenée par l’égalitarisme, le politiquement correct et la cancel culture. Quand une des plus fines écrivaines s’attaque aux sujets les plus dérangeants de notre temps, ça donne un roman piquant et jubilatoire.

lionel Shriver
© Raoul Dobremel

Hystérie collective s’ouvre sur une scène surprenante. Pearson, la narratrice professeur d’anglais dans une petite université de Pennsylvanie, apprend que son  fils Darwin vient d’être renvoyé de son école car il a utilisé le « S-word », le mot interdit « stupide » pour s’adresser à un de ses camarades. Bienvenue dans l’autre Amérique imaginée par la dynamiteuse Lionel Shriver !

hysterie collectiveNous sommes en 2011 et le mouvement pour la Parité Mentale est tout-puissant. Il s’est imposé après la crise des subprimes qui a révélé que 58% de la richesse des Etats-Unis étaient détenus par des gens au QI de plus 135, soit 1% de la population. Désormais, la doxa est claire : il n’y a pas d’inégalité intellectuelle, tout le monde est intelligent, la discrimination à la bêtise relève du crime. Dans cette course à l’anti-suprémacisme intellectuel, donner une mauvaise note à un élève ou même une note tout court est suicidaire pour un enseignant. Barack Obama n’a même pas pu se présenter à un second mandat car il s’exprime trop bien pour le job.

Lionel Shriver s’en donne à coeur joie dans cette uchronie percutante. Elle entre dans le ring et cogne sans retenir ses coups aussi bien sur la gauche que sur la droite, le désastre de la Parité mentale étant né d’une bonne intention woke (bien-pensance, souci d’égalité et obsession de pureté morale), pour finir par s’allier avec le pire de l’obscurantisme trumpiste. On sent sa colère, son inquiétude de voir dépérir la civilisation occidentale, avec cette l’héroïne comme porte-voix. On sent à quel point son humour bicolore, noir et jaune, est un moyen de défense : même quand tout part à la catastrophe, on peut rire et jubiler devant tant de piques vachardes, ni woke, ni MAGA. La satire est parfois peu subtile, pas aussi terrifiante que dans des classiques du genre, mais elle est lucide et fait souvent mouche, notamment quand elle choisit de placer la culture et l’éducation au coeur de son dispositif.

Sont ainsi interdits les échecs ou le scrabble qui pourraient provoquer « un sentiment d’inaptitude chez des gens rigoureusement égaux », mais aussi les livres (Columbo, Sherlock Holmes, L’Amie prodigieuse, De Bruit et de fureur) et les films ou séries (Les Simpson, Forrest Gump ou Rain Man) mettant en scène des personnages bêtes ou arrogants d’intelligence). La culture – ou plutôt la censure de pans culturels entiers – apparaît plus que jamais comme le champ de bataille idéologique qui permet de réviser le monde à l’aune totalitaire. C’est toujours la culture qui trinque en premier quand les plaques tectoniques idéologiques bougent.

« Cette addiction à l’opposition est une faiblesse de caractère. Le socle de ma personnalité est le rejet. Je suis un empilement de points négatifs. Quand la plupart des gens accumulent les convictions, j’entasse ce en quoi je ne crois pas. Je suis davantage disposée à détester qu’à adopter avec passion. Je hais qu’on me dise ce que je dois faire bien plus que je n’ai envie de faire quoi que ce soit. Je continue de réagir au quart de tour, ce qui dénote un manque de réflexion : je ferai ou dirai tout ce qui est interdit. »

Derrière la satire, il y a de la chair romanesque, celle de la guerrière Pearson dont on suit les mésaventures hérétiques avec un plaisir évident, ainsi que son parcours avant la Parité mentale, quand elle a rejeté à l’adolescence son éducation familiale sous le joug des Témoins de Jéhovah. Lionel Shriver prend le risque de proposer une héroïne pas forcément sympathique, qui a la rage de s’indigner, l’excès de ses indignations et refuse de capituler malgré les risques pour sa famille,  alors même qu’on ne peut qu’être d’accord avec ce qu’elle abhorre.

Mais le plus intéressant dans ce roman, ce n’est pas Pearson, c’est la façon dont l’autrice décortique les dynamiques amicales entre son héroïne renégate et sa meilleure amie depuis des décennies, la flamboyante et charismatique Emory, journaliste qui, elle, embrasse avec opportunisme la nouvelle croyance égalitariste. Elle dépeint de façon juste et sincère, sans le masque facile de la farce satirique, le terrible dilemme consistant à faire un choix -ou pas- entre une amitié et ses valeurs. Un chagrin d’amitié peut blesser tout autant, et peut-être plus qu’une déception amoureuse.

Marie-Laure Kirzy

Hystérie collective (Mania)
Roman de Lionel Shriver
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Catherine Gibert
Editeur : Belfond
336 pages – 23€
Date de parution : 8 janvier 2026

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