Feu! Chatterton, dans sa première tournée des Arenas françaises, joue à domicile trois fois cette semaine, à l’Accor Arena à Paris : l’occasion de confirmer son statut de nouveau leader du rock français… même si tout ne fut pas parfait.

Heureux comme Arthur Teboul en son nouveau royaume des Arenas ? Il n’y a sans doute pas au vu de la joie, limite euphorique, du chanteur de Feu! Chatterton, terminant au milieu de la foule, avec son groupe et un large sourire aux lèvres, son premier « Bercy ». « Ça a été long… 15 ans pour en arriver là !… » avait dit Teboul d’entrée de jeu, rappelant ses souvenirs de concert ici de Ben Harper, à l’issue de la longue plage inaugurale Sous la pyramide, qui clôture leur quatrième album paru en septembre dernier (Labyrinthe), très approprié dans l’architecture de l’Accor Arena.
Le dispositif scénique est lui plutôt du genre cubique, et surtout spécialement pensé pour cette tournée des Arenas et, on l’imagine, celle des festivals d’été, où cela devrait être difficile de les louper, et sans doute pour deux saisons d’affilée. Des cubes noirs, globalement sous-utilisés, sont suspendus au-dessus des musiciens. Une estrade surélève la partie arrière de la scène, un escalier de quelques marchant permettant le passage de Teboul d’une partie à l’autre, sans que l’avantage saute aux yeux (on voit bien le risque de torsion de la cheville du chanteur en revanche même s’il ne saute pas non plus tel un cabri ou tel Nick Cave). Disposés en carré autour de son chanteur, tantôt à l’arrière, tantôt plus en avant, les quatre musiciens de Feu! Chatterton n’envoient pas du lourd tout de suite mais sont élégants : Clément Doumic et Sébastien Wolf (guitare et claviers), Antoine Wilson (basse) et Raphaël de Pressigny (batterie).

Après les réjouissants souvenirs du passé glorieux (Allons voir), le concert de 2h15 va vraiment décoller après 45 minutes assez soft, plutôt du côté soft que du côté pop-rock de leur musique, avec l’enchaînement d’Ecran total et de La mort dans la pinède, introduite avec cette adresse gentillette au public : « Voulez-vous faire l’amour ce soir ? » Un peu long comme pré-chauffage, mais on est au creux de l’hiver, c’est vrai. Heureusement, le groupe est, en toute occasion, charmant, et Arthur Teboul fait le job, si authentiquement sympa et presque star malgré lui. Mais c’est bel et bien par leur talent singulier que les 5 Feux sont dans cette situation — et non un peu démagogiquement grâce à « nous », le public, comme le chanteur l’a balancé avec chaleur.
La deuxième partie du concert va nous le rappeler, avec une belle intensité. D’abord avec le moment émotion, Mille Vagues, extrait du dernier album, hommage à leur manager, Jean-Philippe Allard, décédé en mai 2024, et qui avait « construit » avec eux ce parcours. Regroupés exceptionnellement au centre de la scène, dans un moment fusionnel et de souvenir, les musiciens sont alors accompagnés par le saphoxoniste Oan Kim, en invité spécial sur ces dates parisiennes, et dont les notes veloutées dorent ce tombeau musical. Puis le talent particulier du groupe sera illustré par la relecture de compositions telles que Libres, terminée dans un énorme solo de guitare soft rock qui me ferait aimer Dire Straits, et L’étranger, terminée dans d’énormes beats et dans les jeux de lumière stroboscopiques, ambiance clubbing géant (plus convaincante au passage que Baxter Dury à la Salle Pleyel, par exemple).
Le final du set est dantesque avec l’acmé attendue d’Un monde nouveau, « le » tube de Feu ! Chatterton, entonnée en chœur par la salle entièrement debout, et une version extra large de La Malinche pour un retour au clubbing géant ultra réjouissant, même dans une outro incongrue lors de laquelle Teboul reprend le refrain de Désenchantée de Mylène Farmer. Une fin de set très 80s/90s (la chanson est sortie début 1991), mais énergisante. Et un clin d’œil à toutes les générations visiblement présentes ce soir, et puisque tout le monde semble aimer désormais les années 80…

Après 1h45 dont 3 minutes de pause pour marquer le début du rappel, on reprend les mêmes et on recommence, Teboul redisant leur joie de faire leur premier Bercy et de jouer « à domicile ». Pour autant, pas de traitement de faveur pour le public. Nous aurons droit jusqu’au bout à la même set-list qu’ailleurs. Un aménagement notable toutefois dans les quatre morceaux supplémentaires proposés au public, ce fut ici en deux rappels de deux chansons et non d’un bloc. Après avoir honoré Manoukian comme au Panthéon dans la solennelle Affiche Rouge de Ferré (dans les lumières colorées idoines), puis une chanson des tous débuts (A l’aube), un noir de deux minutes a permis à Teboul et ses acolytes de se glisser au milieu de la foule pour y finir le concert, en y entamant une sarabande électro-acoustique endiablées. Compagnons est comme un moment utopique de quelques minutes, dans notre société morcelée et individualisée, où la solidarité et la fraternité humaines sont presque devenus des valeurs quasi suspectes, puis le groupe de clôturer ce moment épiphanique sur Le Labyrinthe, chanson-titre de leur dernier album, comme une conclusion presque trop logique. Et l’on essaie au passage d’oublier que le dernier (le seul ?) groupe vu dans cette situation expérimentale au milieu de cette salle était Arcade Fire lors de sa dernière tournée étrange, post accusations de harcèlement sexuel à l’égard de Will Butler..
Mais ici, ce soir, un ange est passé à l’Accor Arena : Arthur Teboul, génération enchantée, maître de cérémonie païenne et festive, chef louveteau XXL et poète à ses heures, fou chantant et musicien atypique avant tout. Et même si nous avons trouvé cette fin un peu trop « sympatoche » et molle après la deuxième partie de set exaltée, qu’importe que nous ayons ce soir encore des réserves sur le dernier album, comme en enregistrement (8 chansons sur les 17 jouées, un peu plus plates que les anciennes retenues)… Qu’importe aussi si nous ne comprenons pas totalement le choix de ne pas jouer d’extrait de leur deuxième album, le très réussi L’Oiseleur (2018)…

Nous préférons retenir de ce soir avant tout le positif. D’abord, la satisfaction réjouissante qu’un groupe aussi singulier que Feu! Chatterton trouve un public large et puisse remplir les Arenas et être tête d’affiche des festivals d’été. Que son public soit aussi divers en âge (en CSP, cela reste à voir…). Que sa figure charismatique soit aussi sympathique et authentique, dans son rapport à ses fans comme à son succès, touchant dans ses maladresses même de showman pas encore expert en vieilles ficelles sur scène. Tout le monde n’est pas Nick Cave et tant mieux s’il n’y en a qu’un ! Alors, oui, on peut le dire : ce soir, il y avait de la joie à l’Accor Arena !
A noter : en première partie, officiait le prometteur Sam Sauvage dont le premier album vient de sortir, après un premier EP et des singles en 2025. Une prestation express d’une vingtaine de minutes, en duo avec un claviériste (une économie de moyens étonnante pour une première partie à l’Accor Arena), dont nous ne pouvons malheureusement dire grand-chose puisque nous n’en avons vu que deux morceaux, dont le final La Fin du Monde, son « tube », très Lescop/Hervé, tendance « nouveaux jeunes gens mödernes ». A écouter sur la durée de son premier album…
Sam Sauvage : non noté
Feu! Chatterton : ![]()
Jérôme Barbarossa
Photos : Stéphane Nitos (merci à lui !)
Feu ! Chatterton et Sam Sauvage à l’Accor Arena (Paris)
Production : Astérios Spectacles
Date : le mardi 10 février 2026
Leurs derniers albums :
Feu! Chatterton – Labyrinthe
Label : Universo em Fogo / Virgin France
Date de parution : 12 septembre 2025
Critique complète :
Sam Sauvage – Mesdames, Messieurs !
Label : Cinq7
Date de parution : 30 janvier 2026
