« Les voyages de Tereza » de Gabriel Mascaro : une fable brésilienne…

Dans un monde qui enferme ses vieux pour mieux les oublier, Tereza prend la fuite. Ce qui aurait pu n’être qu’une fable dystopique devient, sous la caméra de Gabriel Mascaro, un chant vibrant à la liberté, à la nature et à la puissance du désir à tout âge.

Les voyages de Tereza
Copyright Guillermo Garz

Le succès en 2025 de deux films aussi remarquables que Je suis toujours là, de Walter Salles, et surtout l’Agent secret, de Kleber Mendonça Filho, a rappelé au reste du monde l’existence du cinéma brésilien, un cinéma finalement peu visible hors du pays, même dans les grands festivals internationaux. Ceux qui ont de la mémoire se souviendront sans doute qu’il s’agit là d’un phénomène occasionnel et récurrent, mais assez peu fréquent : on pourra mentionner le triomphe de Pixote (Hector Babenco – 1980), de Central do Brasil (Walter Salles – 1998), de La Cité de Dieu (Fernando Meirelles – 2002), de, dans une moindre mesure, Tropa de Elite (José Padilha – 2007)…

Les voyages de Tereza affiche

Dans ce contexte favorable pour le cinéma brésilien, l’un des premiers films à sortir sur les écrans français est Les voyages de Tereza de Gabriel Mascaro, un jeune réalisateur / documentariste originaire de Recife comme Mendonça Filho. Le film, extrêmement bien reçu au Brésil, a en outre raflé le Prix du Jury à Berlin, mais risque bien de désarçonner le public européen, peu habitué à une forme de poésie, ou de réalisme poétique pour utiliser le terme consacré, typique de la culture sud-américaine, brésilienne en particulier. Les voyages de Tereza prend la forme inattendue d’une dystopie, dans laquelle les « vieux », devenus inutiles parce que ne pouvant plus travailler, sont pris en charge par l’État, privés de tous leurs droits (y compris de voyager), et littéralement « emprisonnés » dans des colonies pour y attendre la fin. Tereza, à 77 ans, refuse ce destin, pourtant présenté par la propagande gouvernementale comme « merveilleux » : elle considère que, ayant travaillé toute son existence, il y a plein de choses qu’elle a envie de faire, et en premier lieu voyager. Elle s’échappe et réussit à s’enfoncer dans l’Amazonie, au fil de rencontres pittoresques, sympathiques, chaleureuses ou dangereuses… Et elle y découvre la liberté (et l’amour, aussi…) au fil de l’eau, aux côtés d’une drôle d’escroc vendant des bibles digitales…

Mais raconter l’histoire des Voyages de Tereza ne rend guère compte des sentiments doux, parfois miraculeux, qui émanent du film, qui est une sorte de « poème en prose » célébrant la vie, la résilience, mais aussi la beauté sauvage de la nature : nombreux sont les critiques disant qu’on n’a jamais filmé l’Amazone et la vie sur l’eau comme ça – des paysages qui nous sont montrés en refusant tout esthétisme de pacotille, comme le cinéma en est tellement friand, et paradoxalement enchâssés dans une image au format carré.

Du coup, si l’on ne saurait faire l’impasse sur le « message social » de Mascaro (la vieillesse comme ultime vecteur d’exclusion et de marginalisation), on est plus dans l’admiration et la joie devant la résistance et le désir d’émancipation de Tereza, interprétée par une Denise Weinberg butée et combattive, au point d’en être charismatique. Si les péripéties semblent parfois farfelues – Mascaro préférant visiblement la légèreté et l’absurde -, si le film semble s’interrompre en pleine course, alors que ses quatre-vingt minutes sont passées comme un rêve trop court, qu’on a envie de poursuivre, si les plus rationnels auront sans doute du mal à entrer dans cette jungle luxuriante de passions « inacceptables », les voyages de Tereza offre de nombreux moments de pure grâce : il sera par exemple difficile d’oublier la superbe séquence quasi-finale sur les poissons combattants, qui marque la confirmation d’un grand cinéaste, capable de mêler étroitement une approche documentaire au sein d’une fiction pittoresque, et d’insèrer une déclaration politique dans le récit intime d’une vie.

Eric Debarnot

Les voyages de Tereza (O Último Azul)
Film brésilien (co-production Mexique, Pays-Bas, Chili) de Gabriel Mascaro
Avec : Denise Weinberg, Rodrigo Santoro, Miriam Socarrás
Genre : drame, science-fiction
Durée : 1 h 26
Date de sortie en salle : 11 février 2026

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