Après des années d’errance entre introspection et expérimentations sonores, Lucy Kruger & The Lost Boys livrent un album habité, où la mélancolie se frotte à la distorsion et où la poésie se fait à la fois brute et envoûtante. Entre rock gothique, pop bruitiste et chanson romantique, les genres se mêlent pour dessiner un voyage hors du temps.

Pale Bloom est un de ces albums charnières qui sont l’accomplissement d’une démarche artistique, comme si chaque décision, chaque nouvelle composition rapprochait l’artiste de l’œuvre aboutie. Chez certains c’est le premier album : la somme de toutes les chansons qui se sont accumulées dans leur âme pendant les premières années de leur vie. Pour d’autres c’est le deuxième ou le troisième album, après qu’ils aient trouvé leur son, ou tout simplement dompté le travail en studio.
Pour Lucy Kruger et ses « garçons perdus », le chemin a été long depuis ses premiers accords à 16 ans… Il y a eu l’installation à Berlin en 2018 après avoir quitté son Afrique du Sud natale, et surtout cinq albums pour développer son écriture, les ambiances et la dynamique de groupe. Après des disques intimistes et introspectifs, où les instrumentaux soutenaient une voix sensible mais déjà déterminée, c’est comme si les Lost Boys avaient trouvé leur Wendy et devenaient un vrai groupe. Une guitare bruyante, une ligne de basse captivante ne sont pas des distractions face aux textes ou des faire-valoir pour le timbre de la voix, ce sont des amplificateurs d’émotions.
J’ai été séduit dès le premier morceau, Bloom, qui se dévoile petit à petit, quelques notes de guitares qui se perdent dans les effets, des cordes, une guitare électrique qui joue quelques accords, et la voix profonde de Lucy Kruger. Au fil de la mélodie, le groove s’installe et la chanson devient envoûtante, entre une invitation à danser doucement un verre à la main, et se poser pour écouter ce que l’artiste a à nous dire.
L’ambiance se tend à mesure que l’album avance. La distorsion de la guitare résonne avec la voix qui, bien que plutôt grave, monte par pic dans les aigus (Adder). La musique peut virer au quasi-industriel avec une voix samplée, des guitares désarticulées, et une pulsation de basse qui installe un plaisant malaise (Animal/Symbol). Sur Reaching, le jeu entre la voix et une guitare puissante qui ne font que se croiser donne à l’auditeur un sentiment de puissance pour contrôler le tourment qui s’installe.
Cette musique hors du temps et romantique rappelle And Also The Trees, le phrasé théâtral, Black Box Recorder, la complicité entre la mélodie et la voix, Beach House… Les références sont nombreuses, mais ça n’enlève rien à l’authenticité des chansons qui sont suffisamment riches pour exister par elles-mêmes. Les inspirations littéraires sont aussi présentes, Woolf est une référence à Virginia Woolf, à ses livres bien sûr, mais aussi à sa fin brutale et violente (elle s’est jetée à l’eau les poches remplies de pierres…). Le morceau prend au tripes, alors que la chanteuse peine à communiquer avec ce fantôme et à démêler les directions qu’il lui impose.
Pale Bloom, avec un nom floral et délicat, recèle en réalité une certaine brutalité, comme les roses parfumées, fascinantes mais aux épines acérées. Il se conclut par un discret « don’t forget me” entre le vœu, la prière et la menace, un doux mystère qui ne demande qu’à être exploré.
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Jean-Christophe Gé
Lucy Kruger and the Lost Boys – Pale Bloom
Label : Unique Records
Date de parution : 13 février 2026
