Présenté comme la prochaine sensation venue d’Irlande, Cardinals choisit la voie la plus risquée : celle d’un premier album opaque, inquiet et sans concessions, tourné vers les tourments intérieurs plutôt que vers la conquête des foules.

Voici quelques années que les regards de ceux qui attendent un renouveau du « rock britannique » se tournent vers le plus proche voisin du Royaume-Uni, l’Irlande (on ne remuera pas ici le couteau dans la plaie jamais refermée de la division de l’île). Bien sûr, le triomphe incontesté de Fontaines D.C., qui a ravi presque avec facilité la couronne du groupe de rock indépendant – aux frontières du post-punk – le plus important, le plus influent, et le plus populaire de ces dernières années, de ce côté de l’Atlantique, a placé Dublin au centre de la carte de la musique qui compte. Mais l’Irlande, ce n’est pas que Dublin : il y a aussi Cork, ville moyenne plus tranquille, plus provinciale, qui s’enorgueillit également d’une jolie scène, dont on parle de plus en plus.
Et, en provenance de Cork, le nom qu’on entend le plus, c’est celui de Cardinals… Un groupe qui nous avait été parfois « vendu » à l’époque de son premier EP, éponyme, paru en 2024, comme l’esprit des Pogues injecté dans la musique de Fontaines D.C. (une comparaison facilitée par le fait que Grian Chatten les a nommés comme son « groupe irlandais préféré !). Jusqu’à ce qu’on les voit en concert au Point Éphémère en novembre dernier, et qu’on se rende compte que ce genre de raccourci était mensonger, et que la musique de Cardinals est beaucoup plus complexe. Un concert qui n’avait pas été facile à appréhender, le groupe jouant neuf titres qui nous étaient complètement inconnus à l’époque, extraits de son premier « LP » à paraître en 2026…
Désormais dévoilé, ce premier album, Masquerade, confirme dès sa première écoute les impressions que nous avions eues : pas beaucoup de folklore arrosé à la bière ou au whisky (allez, Anhedonia, admettons-le, peut le faire !), quasiment pas de mélodies « pop » auxquelles se raccrocher, et très peu de moments de furie punk « standard ». Mais, avant tout de l’émotion et des tourments.
La première face s’avère d’emblée déroutante, loin du fier manifeste qu’on attendait d’un « groupe dont tout le monde parle » et qui pourrait être la « next big thing » : cinq chansons qui ont un aspect de labyrinthe mental dans lequel erre la voix triste, parfois déchirante, d’Euan Manning, qui nous avait frappé, sur scène, par son côté sombre. She Makes Me Real ressemble certes à du post-punk avec un soupçon d’accordéon en plus, chanté dans le style de Shane MacGowan quand il était bien imbibé. Mais le fait que le « refrain » déraille vers un « Put it in a song ’cause it hurts beyond belief » (Met le dans une chanson, car c’est inimaginable ce que ça fait mal) nous coupe un peu l’envie de sauter en l’air. St. Agnes démarre comme une valse mélancolique, dont les tendances festives sont court-circuitées par l’amertume d’une histoire d’amour bien tordue : « She called you in tears / She said I’m a bad person / I’ve known that for years » (Elle t’a appelé en larmes / Elle t’a dit que j’étais une mauvaise personne / Je le sais depuis des années).
Masquerade englue l’album dans un spleen collant, et ce n’est pas pour rien que Cardinals a choisi ce titre pour nommer leur album. Et comme single improbable… I Like You débute de manière surprenante par la paraphrase des paroles célèbres de My Funny Valentine : « Don’t change your hair for me, if you still care for me » (Ne change pas de coiffure pour moi, si tu tiens encore à moi), et l’on imagine qu’il y a là une sorte de déclaration d’intemporalité de la douleur. Over At Last boucle ce premier cycle dans une sorte d’hébétude, à la limite de l’informe, avec la voix de Manning qui gémit au milieu des décombres : on va dire qu’il est clair que Cardinals n’a pas pour ambition de composer des tubes.
Et, quand on retourne la galette, on tombe sur une autre facette de Cardinals, encore plus noire, mais pourtant – paradoxalement – plus immédiatement convaincante. Il y a l’introduction « entraînante » d’Anhedonia déjà mentionnée, mais là encore, mieux vaut ne pas écouter ce que chante un Manning dont la folie rappelle un peu celle du Gordon Gano des débuts de Violent Femmes : car ce que raconte la chanson, n’est-ce pas une suite d’actes barbares, de violences, de meurtres, etc ? (« I kicked him, then I stuck him, I opened up his mouth with my gun » – Je lui ai donné un coup de pied, puis je l’ai poignardé, je lui ai ouvert la bouche avec mon arme). S’ensuit un Barbed Wire des plus efficaces, avec son rythme martelé et ses montées en puissance : il s’agit d’une recréation « gothique » de la ville de Cork, inspirée d’un livre, en forme de panorama post-apocalyptique de murs d’enceinte et de barbelés… le tout cloué au sol par l’admission d’addictions bien contemporaines : « And I can hardly breathe / Alcohol and ecstasy / And I can hardly breathe / Aperol and THC » (Et j’ai du mal à respirer / Alcool et ecstasy / Et j’ai du mal à respirer / Aperol et THC).
Big Empty Heart, certes tourmenté, est traité dans un format lyrique, « bigger than life », qui se révèle formidablement séduisant, au point d’être notre titre préféré de Masquerade à ce stade. Peut-être parce qu’on y trouve des accents à la The Cure ? On n’en voudra pas à Cardinals d’avoir de telles influences… Il s’agit en tous cas d’une superbe valse funèbre, dont on aimerait seulement qu’elle dure bien plus longtemps. Les une minute et cinquante-neuf secondes de The Burning of Cork arpentent le terrain bien connu du post-punk dissonant, et devraient occasionner de beaux pogos dans les salles, une fois apprivoisées par le public : après, le fait que la chanson se réfère aux atrocités commises par l’armée britannique à Cork en 1920 refroidira peut-être les pogoteurs. Ce qui nous amène à la conclusion littéralement bouleversante du disque, où la squeeze box joue un rôle central, As I Breathe et ses six minutes qui placent Cardinals très haut, en effet, dans le classement des nouveaux groupes qui vont compter.
Alors, Masquerade est-il le grand disque que tout le monde attendait ? Sans doute pas : il est trop labyrinthique et peu aimable pour ça. Mais c’est en tout cas l’album sans concessions d’un groupe intègre, qui porte sa douleur comme un étendard. Et qui entame donc ainsi une carrière que l’on anticipe passionnante.
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Eric Debarnot
Cardinals – Masquerade
Label : So Young Records
Date de parution : 13 février 2026
