Vous trouvez que la vie est déprimante et dure en ce moment ? Une antidote qui marche à tous les coups, c’est d’aller assister à un concert des merveilleux The Dears. Ils étaient en ville jeudi, et, une fois de plus, ça a parfaitement fonctionné.

Dans la musique, il y a les stars, talentueuses ou non, qui sont vénérées par la masse ; il y a l’énorme foule des artistes et groupes qui luttent pour exister dans un écosystème de plus en plus invivable, et qui nous fournissent notre lot quasiment quotidien de sensations musicales ; et il y a « les groupes du milieu », de moins en moins nombreux, qui ont atteint une certaine reconnaissance, sans pouvoir jamais espérer crever le plafond de verre. Et parmi ceux-ci, il y a une sous-catégorie de gens qui ont LA GRACE. Qui nous offrent des sensations littéralement miraculeuses, formidablement humaines, quasiment irremplaçables. Qui font qu’aimer leur musique, surtout jouée en live, devient peu à peu quelque chose d’essentiel dans notre existence. Parmi ces groupes et artistes, chaque mélomane aura ses préférés, en fonction de sa sensibilité, mais pour nous – et pour beaucoup de nos amis – il y a The Dears. Un groupe de Montréal qui joue une musique protéiforme et donc inclassable, qui sort régulièrement de beaux albums, mais, surtout, dont les concerts sont synonymes de bonheur absolu. Malheureusement, The Dears n’ont pas un public très conséquent en France, et ne passent donc à Paris qu’occasionnellement, tous les cinq ans en moyenne : leur dernier passage dans la capitale – à la Boule Noire – remonte à septembre 2022, donc nous pouvons nous estimer heureux de ce retour « précoce ». Et pourtant, nous sommes moins d’une dizaine à entrer à Petit Bain à l’ouverture des portes à 19h30…
20h00 : démarrage étonnant de la soirée – devant un public encore clairsemé – avec Marie Delta, étonnante jeune femme tout de noir vêtue, qui chante d’une très belle voix sur des boucles électroniques, s’accompagnant occasionnellement à la guitare (et utilisant même un appeau !), avec derrière elle une vidéo de vagues et de plages, filmées en noir et blanc. Elle raconte surtout l’histoire (un peu perchée) d’un extra-terrestre débarquant sur la terre du futur et rencontrant les survivants du désastre écologique. Les textes sont tantôt en français, tantôt en anglais, mais ne sont pas très convaincants, et il veut mieux se laisser bercer par la musique (qui pourra rappeler celle de Tangerine Dream, nous chuchote un ami), au risque de s’ennuyer pour ceux qui ne sont pas férus de ce genre d’expérience. A noter un dernier morceau (Algo-gaze) au format reggae, plutôt mélodieux, qui laisse entrevoir la possibilité pour Marie Delta de créer des choses plus directement attrayantes.
21h00 : entrant sur la Vie en Rose de Piaf, Murray Lightburn et Natalia Yanchak sont là, accompagnés de leurs trois comparses habituels, mais soutenus en plus par un guitariste/claviériste additionnel, ce qui va conférer à la musique ample et riche de The Dears une puissance encore supérieure (tout au moins si nous nous référons à nos souvenirs de la Boule Noire) : avoir trois guitares en même temps sur certains morceaux a évidemment de quoi nous réjouir, même si on est tous bien d’accord, dans une salle qui s’est maintenant à peu près remplie, que ce n’est pas forcément la puissance sonique qui nous attache le plus à la musique des Québécois. Murray porte son habituelle tenue « formelle » (chemise blanche, cravate noire, bretelles, pantalon et chaussures « de ville), tandis que Natalia a désormais une belle coupe de cheveux particulièrement seyante : il n’est pas anodin de mentionner la « classe » impeccable qui se dégage d’eux, car elle correspond parfaitement à l’élégance infinie de leur musique.
Et nous sommes partis pour un peu plus d’une heure trente d’une musique qui va planer très haut. Quinze morceaux pour le set principal, une sélection impeccable de leurs titres les plus fort choisis dans leur désormais copieuse discographie, avec cinq titres du dernier album, Life is Beautiful! Life is Beautiful! Life is Beautiful!, non pas entremêlés avec les autres, comme c’est souvent l’usage, mais servant d’introduction et de conclusion. Et quelle introduction ! On ouvre le bal avec le sublime Gotta Get My Head Right (en dépit de la voix de Murray qui n’est pas encore « chaude »), avec ses accents « classic soul » finissant par déborder dans un final lyrique rappelant – quelle référence ! – le Todd Rundgren de A Wizard, A True Star quand la guitare de Steve Raegele s’enflamme. Et puis Tomorrow Tomorrow, dont le lyrisme peut évoquer celui de leurs compatriotes d’Arcade Fire, mais avec ce chant soul inimitable qui élève la musique de The Dears vers les cieux. C’est parfaitement sublime, et c’est l’un des plus beaux démarrages de concert qu’on ait vu depuis longtemps. Et quand ils enchaînent par le classique 5 Chords, rock très enlevé, porté par une mélodie belle à vous mettre les larmes aux yeux, nous nous regardons, au premier rang : c’est tellement fort, ce n’est pas possible qu’ils tiennent ce niveau là pendant tout le concert ! Mais même s’ils s’arrêtaient là, à moins d’un quart d’heure de set, le bonheur inouï que nous avons ressenti en chantant avec eux « We should be home tonight / We hold each other tight / I will with all my might / I will, I will » (On devrait être à la maison ce soir / On se serre fort dans les bras / Je le ferai de toutes mes forces / Je le ferai, je le ferai) n’a tout simplement pas de prix.

Pourtant, même s’il serait vain de parler un à un de toutes les chansons jouées durant cette soirée miraculeuse, The Dears vont réussir à garder le cap. Bien sûr, en fonction de la sensibilité de chacun, ce seront des moments différents qui resteront en mémoire… On pourra préférer la « légèreté » power pop de Hate Then Love, le beat irrésistiblement syncopé de Whites Only Party qui fait toujours chavirer le public, le psychédélisme martial et le final grandiose d’Instant Nightmare (que Murray présente en riant comme une réponse à l’Instant Karma de John Lennon !)… Bref, comment choisir ? On se retrouve en tous cas une heure dix plus tard avec un Life Is Beautiful!, la ballade chantée en duo par le couple Natalia / Murray, qui nous parle de garder l’espoir en ces temps sombres : « Alright / We’ll make it through tonight ». Les larmes aux yeux, on vous dit.

Mais il reste les trois chansons prévues pour le rappel. Murray revient d’abord tout seul avec sa guitare acoustique pour nous raconter longuement (avant de la jouer) l’histoire de The Second Part, une chanson composée il y a plus de vingt ans, quelques jours avant la naissance de sa fille… qui est désormais en tournée avec elle, qui est au merch, et qui a son propre groupe. Personne ne s’est rendu compte du temps qui passe, et l’heure du couvre-feu approche dangereusement. Nous espérons tous que le groupe jouera quand même les deux derniers morceaux prévus, You and I Are a Gang of Losers – beau crescendo émotionnel – et l’habituelle conclusion de 22: The Death of All the Romance (l’un des titres les plus parfaits de The Dears, également chanté en duo…). Nous ne serons pas déçus, Murray étant visiblement bien décidé à rendre cette soirée totalement inoubliable.
Quelle tristesse de penser à tous nos amis qui n’ont pas vécu cette nuit enchantée avec nous ! Quelle plus grande tristesse encore de penser qu’il va nous falloir attendre encore quelques années avant le prochain passage de The Dears à Paris ! Mais quelle joie d’avoir vécu ça !
Marie Delta : ![]()
The Dears : ![]()
Eric Debarnot
Photos : Robert Gil
The Dears et Marie Delta à Petit Bain (Paris)
Production : Persona Grata / Petit Bain
Date : le 12 février 2026
Leurs derniers albums :
Marie Delta – The Girl from Poison Paradise
Label : Cartelle
Date de parution : 3 octobre 2025
The Dears – Life Is Beautiful! Life Is Beautiful! Life Is Beautiful!
Label : Next Door Records
Date de parution : 7 novembre 2025
