Le sixième roman de David Szalay, Booker Prize 2025, raconte l’ascension sociale d’un jeune homme timide et solitaire. À travers la figure d’István, l’auteur décrypte avec un style dépouillé à l’os la crise de la masculinité dans un monde dominé par la marchandisation, le culte de la performance et l’augmentation des inégalités.

Le premier chapitre est d’une rare intensité pour jouer avec les codes du récit d’apprentissage. On y fait la connaissance d’István, quinze ans, qui vit avec sa mère dans un quartier modeste d’une petite ville de Hongrie. Isolé, désoeuvré, c’est par hasard qu’il se lie avec sa voisine de palier, une quadragénaire mariée. Celle-ci lui fait découvrir les plaisirs de la chair, jusqu’à ce qu’un incident mette un terme à leur relation. L’auteur parvient à saisir la banalité de cette première expérience sexuelle, aussi étrange qu’acceptée, István étant d’abord dégoûté par le physique de femme mûre de sa voisine, avant de voir son désir éveillé puis de tomber amoureux.
A partir de là, pour brosser la vie d’István jusqu’à l’âge mûr, David Szalay prend le parti de poser des jalons d’événements marquants, soit dix chapitres pour condenser une vie suivre son évolution. Chacun peut se lire comme une nouvelle indépendante, avec un début et fin cohérente. C’est assez déstabilisant car à chaque fois, on découvre István à un nouvel âge, un nouveau lieu, un nouveau métier, une nouvelle condition sociale, d’autant que les chapitres s’ouvrent systématiquement in medias res, ce qui laisse peu de temps au lecteur pour s’installer. Les changements de plan que lui prévoit l’auteur sont brusques et rendent impossible de deviner la suite. Seul l’ordre chronologique peut offrir quelques repères.
Raconter la vie d’un homme ordinaire en mode ascension et chute, le sujet pourrait sembler éculer, mais au contraire, il surprend par son esthétique radicale qui confère une puissante immédiate au récit. Si la physicalité du corps d’István est omniprésente, l’écriture est d’os plus que de chair. David Szalay sait exploiter les blancs des pages. Totalement épurée, elle ne compte aucun adverbe ou adjectif superflu, aucune syntaxe alourdissante. Même et surtout, les dialogues sont saccadées tellement ils sont concis, les réponses d’ István dépassant rarement deux syllabes, « ouais », « OK », « non ».
Ce minimalisme austère parvient à rendre littéraire les aspects insaisissables qui constituent le parcours d’István : la passivité, le hasard, la chance. On a souvent l’impression de lire sa vie comme s’il se contentait de faire défiler son fil d’actualité sur un réseau social. Jamais István ne fait un clin d’oeil à la caméra, jamais David Szalay ne cherche à établir une connivence du lecteur avec lui.
En fait, cet anti-héros fait penser à un néo-Meursault tant il n’est jamais le moteur narratif, tant il est décalé par rapport aux normes émotionnelles de son époque, tant son rapport au monde est distancié et détaché. Ce voyageur existentiel, aussi flegmatique que malléable, traverse relations, situations sociales et professionnelle dans un flottement qui ne donne jamais accès à son intériorité morale, à quelque exception près, comme quand il réfléchit à son adolescence.
« Peut-être est-ce à cet âge, songea-t-il, qu’on se dit pour la première fois qu’on n’est pas tout à fait identique à son corps, qu’on occupe le même espace sa,s être tout à fait la même chose parce que quelque part on est largué par sa transformation et surpris tout comme pourrait l’être un observateur extérieur, on ne se sent plus tout à fait en phase avec son corps comme c’était le cas jusque-là et on s’habitue à l’idée d’en parler comme si c’était quelque chose d’un peu distinct alors même qu’on est plus démuni que jamais pour lui refuser tout ce qu’il peut désirer. »
Oui, la banalité du sujet est trompeuse car au final, David Szalay aborde toutes les grandes questions existentielles (le sexe, l’argent, le pouvoir) en plaçant la physicalité et le corps au centre d’une réflexion plus large sur la masculinité hétérosexuelle contemporaine et la profonde solitude de l’homme aliéné par des injonctions sociétales laissant peu de place à ses émotions. Au final, il est difficile de comprendre István … qui ne se comprend pas mieux d’ailleurs, juste une machine faite de chair qui traverse le temps ballotée par des forces le dépassant. Chair pose ainsi des questions profondes sur ce qui motive une vie, ce qui la rend digne d’être vécue et ce qui la brise.
Décidément, le prestigieux Booker Prize sait distinguer des romans singuliers et puissants qui savent parler de notre époque, à l’instar du Chant du prophète de Paul Lynch, paru l’année dernière chez le même éditeur. Le fond et la forme à l’unisson.
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Marie-Laure Kirzy
