[POUR] « Marty Supreme » de Josh Safdie : L’ambition au bout de la raquette

Au-delà de ses signes extérieurs de hype côté casting et BO, Marty Supreme de Josh Safdie est un film vampirisé par un Timothée Chalamet campant un pongiste dont on aime haïr l’arrivisme et la mégalomanie.

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Le star system, qui a contribué fortement à cimenter le statut du cinéma comme art populaire, a la vie dure. Hollywood a tenté de le liquider en développant les franchises. La tenue de Spider-man devait être la vraie star, plutôt que des acteurs/actrices dont les cachets plombaient le budget de production des films. Selon certains, le développement des réseaux sociaux aurait en outre contribué à désacraliser les acteurs/actrices, loin des figures mystérieuses et inaccessibles du Hollywood des années 1950.

C’était sans compter la capacité du public à fabriquer des « movie stars ». Comme avec Timothée Chalamet, célébré à ses débuts en tant qu’antithèse des figures de « Bad Boys » et « Alpha Males » formant la majorité des acteurs-stars de l’histoire d’Hollywood.

Si son excentricité vestimentaire androgyne et dandy, faisant le bonheur des photographes et de l’industrie du prêt à porter, n’a rien d’étonnant pour les mélomanes qui ont grandi avec Bolan, Bowie et Prince, elle a été un argument publicitaire servant sa notoriété d’acteur.

Il a un côté dandy pas éloigné d’un Daniel Day-Lewis, sans la part de feu et de borderline dégagée par le Britannique face caméra. Ce qui l’a distingué est aussi d’avoir continué à certains temps à jouer dans des films à budgets modestes au lieu de plonger tête la première dans des grosses productions.

Admirateur de Chalamet, le critique Owen Gleiberman a cependant posé la question de savoir si l’acteur avait trouvé le rôle véhicule de son aura, tel Tyler Durden pour Brad Pitt ou Jack Dawson pour Leonardo DiCaprio. Mais en a-t-il besoin à une période du cinéma américain au cours de laquelle la concurrence pour le statut de star n’est plus celle d’il y a trente ans ? Le visionnage de Marty Supreme montre que non, pas forcément.

Marty Supreme pourrait être décrit comme un film indépendant à fort coefficient de hype lié à son studio, sa BO et son casting : A24 qui a cassé la baraque aux Oscars grâce à Everything Everywhere All at Once, le compositeur Daniel « Oneohtrix Point Never » Lopatin pour la partie originale du score, le talentueux rappeur Tyler, The Creator, l’ex-enfant terrible du cinéma newyorkais Abel Ferrara… Mais, à l’instar de la majorité des films interprétés par Tom Cruise, il est tout autant un film sur son acteur : un épisode du feuilleton Chalamet intitulé La Route DiCaprio.

Celle d’un acteur, plébiscité à ses débuts pour sa part de fragilité par un public jeune et féminin, se construisant une légitimité de comédien en jouant un type de personnage que le public aime haïr tout en rêvant parfois d’atteindre les mêmes buts : la figure de l’ambitieux autoproclamé, de l’arrogant, de celui pour qui la fin justifie les moyens.

Inspiré par la vie du champion de ping pong Marty Reisman, Marty Supreme raconte la tentative de Marty Mauser (Timothée Chalamet), joueur de tennis de table à l’égo aussi énorme que son talent, de s’extraire au lendemain de la Guerre 1939-1945 du coin populaire de Manhattan dans lequel il a grandi. On pense en partie à Arrête-moi si tu peux, Marty incarnant un Abagnale pas vraiment touchant, sans la naïveté du personnage campé par DiCaprio.

Cette figure irresponsable, promettant à tout le monde qu’il paiera ses dettes, en fuite en avant permanente, voyant les emmerdes arriver sur lui par escadrilles, est un mélange de celui de Griffin Dune dans After Hours et de De Niro dans Mean Streets. Un personnage entraînant en plus ceux qui l’entourent dans ses vices, ses erreurs. On finira cependant par encourager Marty comme dans un bon vieux Rocky après l’avoir détesté, et en dépit de son peu de sens de la morale (sportive ou tout court).

Le film serait d’abord un tour de force d’acteur de Chalamet : donner envie de suivre son personnage jusqu’au bout, alors même que ce dernier n’est pas vraiment attachant en dépit d’un vague début de rédemption sur la fin.

 

Marty Supreme 2
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Une figure éclaire cependant d’une manière un peu différente la trajectoire de Marty. Inspiré par le grand rival de ReismanAlex Ehrlich-, Béla Kletzki (Géza Röhrig) a vu ses capacités sportives le sauver à Auschwitz, l’autorisant à effectuer des missions à l’extérieur du camp. Lors d’une mission de déminage, Béla s’enduit le torse avec le miel d’une ruche.
Il donne ensuite son torse à lécher aux autres prisonniers du camp. Une scène réelle historiquement rendant la promesse de Marty de finir son rival/ami Kletzki « d’une manière qu’Auschwitz n’aurait pas pu faire » lors d’un match encore plus nauséabonde qu’elle ne l’était déjà. Mais une scène racontant jusqu’où il fallait aller dans les Camps au nom de la survie et de la solidarité.

On aurait alors d’un côté les personnages de New-Yorkais de confession juive n’ayant pas le temps de penser à l’Horreur car la première urgence est de joindre les deux bouts. De l’autre, Béla et Marty tentant de surmonter son ombre par les succès sportifs. Mais à l’opposé du côté plus effacé de Béla, Marty ne souhaite pas seulement le succès sportif. Il souhaite incarner l’opposé du « Juif victime ». Et cela passe par l’envie de jouer la Grande Gueule, le self made man, le Mâle Alpha, le type qui espère que l’affichage de ses rêves de réussite le fera réussir. Par la croyance qu’il pourra intégrer un club WASP fortuné alors assez antisémite en faisant « something big ».

Embrasser les aspects les plus caricaturaux du Rêve Américain afin de ne plus sentir sur ses épaules le poids d’une tragédie historique, comme le suggère la réplique où Marty s’autoproclame « le pire cauchemar d’Hitler » ? Dommage que cette brève séquence censée donner un triste contrepoint à ce portrait d’un arriviste soit filmée à coup de gros plans grossiers.

Spoiler
Marty accepte ceci dit l’humiliation pour tenter d’atteindre son but… jusqu’à un certain point. Il accepte pour participer à une exhibition au Japon contre le meilleur joueur du monde de se faire fesser en public par l’homme d’affaires Rockwell. Un scène qu’on pourrait considérer entre parenthèses comme une version moins racoleuse de la scène la plus discutée de The Brutalist, autre film tournant autour d’un personnage juif voulant faire sa place au soleil aux States au cours de l’immédiat après-guerre.

Arrivé sur place, Marty apprend qu’il ne pourra s’inscrire au championnat du monde. Il perd le match contre Endo, le prodige nippon du ping pong, comme Rockwell lui a demandé, afin de faire plaisir aux Japonais et aux intérêts pécuniers de l’homme d’affaires.

Mais lorsque Rockwell veut de nouveau l’humilier en le faisant embrasser un cochon, Marty révèle au public la supercherie. Il propose de jouer un match non truqué, avec l’approbation du public. Il bat de peu Endo. Une victoire de prestige… comptant pour rien. Une vengeance contre Rockwell et peut-être aussi la découverte que, même s’il n’intégrera pas le club WASP aisé dont il rêvait, certaines victoires symboliques ont leur charme. Ce « rêve réalisé en miniature », ce refus d’accepter la soumission totale préparent peut-être le terrain au début de rédemption par la paternité assumée de la fin du film.

On peut ressentir un agacement occasionnel vis-à-vis du scénario. Les influences scorsesiennes mentionnées impliquent bien sûr l’accumulation de tracas. On a cependant par moments l’impression que le scénario en fait trop, à remettre la tête de Marty dans l’eau lorsqu’il la sort un tout petit peu.

Sur Marty Supreme, Josh Safdie travaille cette fois sans son frère Benny. Josh offre une version moins tape à l’œil, plus fine du dispositif formel de Good Time et Uncut Gems, de leur mélange de frénésie lorgnant vers le Scorsese d’After Hours et de caméra à l’épaule. Cette fois, on a l’impression d’une réelle énergie et non d’un film dopé par sa mise en scène et son montage.

Safdie fait le choix d’utiliser pour la partie non originale de la BO des morceaux des années 1980 pour un film situé dans les années 1950. Une idée lui étant venue en testant I have the touch de Peter Gabriel sur une scène du film. Les morceaux relèvent d’un versant plus (Tears for Fears, The Korgis, Alphaville) ou moins (Peter Gabriel des débuts, PIL, New Order) commercial de la période.

Une coloration eighties redoublée par celle des compositions originales de Daniel Lopatin. Des compositions aux arrangements évoquant en partie ceux de Change, morceau de Tears for Fears ouvrant le film. Le film devait d’ailleurs s’achever au départ lors d’un concert du groupe, idée abandonnée ayant servi d’inspiration à Lopatin.

Ces morceaux « des » ou « inspirés par » la décennie 1980 sont juxtaposés avec des chansons fifties, avec une intention un peu appuyée : mélanger la musique des années Reagan avec celle d’une décennie 50 célébrée par le politicien conservateur…

C’est là que l’on peut ouvrir le débat des choix anachroniques de BO au cinéma. Il est difficile d’expliquer quand ça fonctionne ou pas. Dans le cas de Tarantino, on peut évoquer des scénarios non dénués d’anachronismes, ou le lien entre le Hip Hop et une Blaxploitation dont l’ombre plane sur le western Django Unchained. Difficile d’expliquer en revanche pourquoi coller du Peter Gabriel abstrait sur une baston de rue fonctionne dans Gangs of New York. Difficile aussi d’expliquer pourquoi faire danser la cour royale au son de Siouxsie and the Banshees dans Marie Antoinette ne fonctionne pas, de même que faire débarquer l’aristocratie au son d’un morceau aussi majestueux que Plainsong de The Cure. Justement, Sofia Coppola avait fait un choix de BO pas très loin dans l’esprit de Safdie, mêlant Rock indépendant et musique classique. Tout ce que je peux dire est que ça n’a pas fonctionné pour moi dans les deux cas.

Il peut être en revanche pointé que le montage sonore des morceaux eighties a souvent des airs de trop vu au cinéma. Comme lorsqu’en ouverture Change est couplée à un montage haché montrant Marty dans le feu de l’action de son travail de vendeur. Ou lorsqu’un montage très rapide au son des Korgis montrant les tournées mondiales alimentaires de Marty pour les Harlem Globe Trotters évoque le passage Push it to the limit de Scarface de De Palma.

Au-delà de l’interprétation de Chalamet et de son exécution formelle, le film compense aussi ses défauts par ses seconds rôles. Tyler, The Creator bon en mode compagnon de galère de Marty, Ferrara prouvant qu’il peut être aussi charismatique en truand que certains de ses acteurs fétiches, Gwyneth Paltrow rappelant qu’elle a d’autres cordes à son arc que ses récentes apparitions super-héroïques. Elle interprète Kay, une star de cinéma sur le retour mariée à l’homme d’affaires Rockwell (Kevin O’Leary). Une situation lui faisant peut-être comprendre le désir de gloire à tout prix de son amant Marty. Sans être dupe de son cynisme, elle ressent une vague tendresse pour lui.

Certains dresseront un parallèle entre l’arrogance de Marty et la mégalomanie affichée par Chalamet lors de la promotion du film. Mais cette posture très Kanye West en interview ne date pas d’aujourd’hui chez l’acteur. Un acteur ayant assumé ces derniers temps ses rêves de statuette. Marty Supreme n’est pas un grand film mais c’est « son » film.

Ordell Robbie

Marty Supreme
Film américain de Josh Safdie
Avec : Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A’zion
Genre : Biopic, Drame
Durée : 2h30mn
Date de sortie en salles : 18 février 2026

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