Au delà de ses qualités indéniables et de ses défauts, tout aussi évidents, le dernier Stephen King, poursuivant la « saga Holly », témoigne d’une inflexion sensible de l’oeuvre de l’écrivain vieillissant, s’intéressant désormais plus à la réalité des USA qu’aux mécanismes de la peur.

Stephen King a 78 ans : c’est le genre d’information qui, quelque part, fait autant peur que ses meilleurs romans d’horreur. Car l’idée que, un jour, plus ou moins proche, nous n’ayons plus notre « Stephen King annuel » à lire, frôle l’insupportable. Depuis plus d’un demi-siècle, et la publication de la bombe que fut Carrie, nous savions que nous pouvions compter sur lui, bon an, mal an, pour nous enchanter, nous terrifier. Et aussi nous parler de l’Amérique, puisque, au fil des années, King est devenu l’un des grands « romanciers » du peuple américain, peignant avec justesse et compassion les peines et les joies, les craintes et les espoirs, de l’états-unien ordinaire. Mais il est de plus en plus visible – et son dernier livre, Ne jamais trembler, le confirme, le crie, le hurle même si on sait l’écouter – que King a fini par vieillir, qu’il n’est plus le même homme, plus le même écrivain. Avec ce livre, il cristallise totalement ce qui se dessinait depuis quelques années : ce qui l’intéresse, ce n’est plus de faire peur, c’est de chroniquer les mutations de la société US, et nous offrir un commentaire « moral » sur celles-ci.

Même présenter Ne jamais trembler comme un thriller (pour signifier qu’il est exempt de fantastique jusqu’à sa toute dernière ligne, qui est plus un clin d’oeil qu’autre chose) est trompeur : ce livre, s’il est situé dans la période de temps entre la fin de l’épidémie du COVID et l’élection de Trump pour son second mandat, est avant tout une « fable trumpienne ». Certes, il nous raconte une double enquête « policière » de Holly Gibney, le personnage préféré de l’auteur, dont c’est la sixième apparition depuis Mr. Mercedes, et qui est passé progressivement de personnage secondaire à véritable « double vieillissant » de l’auteur. Holly assiste la police dans la recherche d’un serial killer s’en prenant à d’innocentes victimes choisies au hasard, et travaille en même temps comme « garde du corps » d’une militante des droits de la femme menacée par des fondamentalistes religieux : comme dans beaucoup de « thrillers », les deux enquêtes indépendantes vont converger en un seul lieu et un seul moment, créant un maximum de tension.
Mais le sujet réel de Ne jamais trembler est la fracture de la société US entre deux camps devenus irréconciliables. Une fracture religieuse, idéologique, politique, mais également plus fondamentale : morale. Une fracture qui ne peut que mener au chaos, ici réduit aux dimensions d’une ville, et même seulement d’un terrain de sport, mais qui n’en est pas symbolique pour autant : en confrontant, dans une histoire qui ne craint pas de multiplier et de mêler coïncidences, coups du hasard, chance et ironie du destin, des phénomènes tels que l’activisme féministe, la radicalisation religieuse et la violence politique diffuse, King décrit l’inévitable, l’effondrement de la société US. Même si son humanisme bien connu l’empêche in extremis d’en tirer les conséquences ultimes, tragiques : s’il s’était terminé de manière moins « idéaliste », Ne jamais trembler aurait été bien plus fort. Mais on sait depuis toujours que King a du mal à terminer ses livres…
S’il y a une chose qui fragilise Ne jamais trembler plus que le reste, c’est le retour, qui sonne désormais plus que convenu, stéréotypé même, de l’auteur à l’une de ses obsessions : l’héritage familial et la transmission de la violence de père (abusif, alcoolique…) en fils, et au final, l’inévitable reproduction du mal. Cette justification lourdaude – même si évidemment logique – de la folie humaine frôle le cliché « freudien / hitchcockien » (et King en est conscient, puisque, dans une phrase, il fait le parallèle entre l’un de ses personnages et le Norman Bates de Psychose…).
Ce qui ne veut pas dire que la lecture de Ne jamais trembler ne soit pas passionnante. Au premier degré d’abord, grâce au talent bien connu de King pour nous offrir une lisibilité narrative exemplaire (l’une des raisons pour laquelle tous ses livres sont des best sellers !). Mais également parce qu’il y creuse un sujet qu’il n’avait fait qu’effleurer dans nombre de ses livres, la musique, le rock, la soul, le blues, qu’il considère – avec l’écriture et la poésie, bien sûr – comme l’une des plus belles expressions de l’humanité : la rencontre entre Barbara, la jeune poétesse, et Sista Bessie, la vieille chanteuse de soul (inspirée de Mavis Staples), deux femmes noires à deux âges de la vie, est humainement le point d’orgue d’un livre qui est par ailleurs, beaucoup moins sentimental, touchant, que d’habitude. Et surtout parce que King multiplie (trop peut-être ?) ici les questions morales et sociétales : la punition qui devient une idéologie, la radicalisation individuelle qui dépasse les structures « officielles », la tentation « morale » de corriger le monde et « ce qui ne va pas », que l’on soit d’ailleurs de droite comme de gauche, la remise en cause de la justice institutionnelle par une violence fondamentalement inscrite dans l’inconscient US…
King lui-même admet que Ne jamais trembler, qu’il a eu du mal à écrire, n’est pas l’un de ses grands livres. Pourtant, il est un nouveau jalon important dans l’oeuvre d’un immense écrivain populaire : il marque le moment où celui-ci ne cherche plus à inventer des cauchemars, il lui suffit de décrire celui où l’on vit déjà.
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Eric Debarnot
