Avec le succès critique et public de Ma Soeur Serial Killeuse (éditions La Croisée, 2019), l’écrivaine nigério-britannique Oyinkan Braithwaite signe un deuxième roman très fort mettant en scène trois générations de femmes aux prises avec une terrible malédiction, écartelées entre le poids des superstitions et un désir de liberté au coeur d’un Lagos bouillonnant.

« Jamais tu ne te porteras bien. Aucun homme ne dira de ta maison qu’elle est son foyer. Et ceux qui s’y risqueront ne connaîtront pas la paix. Que tes filles soient maudites : elles courront après les hommes, mais ils leur glisseront entre les doigts comme de l’eau. Tes petites-filles aimeront en vain. »
Telle est la malédiction qui hante le récit. Elle plane telle une menace constante sur les femmes de la famille Falodun depuis qu’elle a été lancée sur leur aïeule Feranmi lorsqu’elle attendait un enfant d’un homme marié. Sa descendante Eniiyi, 25 ans, a grandi dans la peur d’être la réincarnation de Monife, sa tante enterrée le jour de sa naissance après son suicide. Lorsque Eniiyi rencontre le garçon qui pourrait la faire chavirer, elle doit affronter ses craintes et le regard des aînées de cette lignée que l’on dit maudite.
Le récit est centré sur ses personnages féminins plutôt que sur leurs actions afin de mettre en lumière les conséquences émotionnelles qu’elles entraînent, ce qui a pour effet de créer une proximité quasi immédiate avec le lecteur. En alternant les points de vue d’Eniiyi, de sa mère Ebun qui l’a élevée sans lui révéler qui était son père, et de Monife, avec une présence envahissante des grands-mères, Oyinkan Braithwaite joue habilement avec les différentes temporalités afin de décortiquer de façon très fine les dynamiques familiales à l’oeuvre dans cette famille.
« Au fil des années, elle avait appris à refouler cette pensée et à la garder hors de vue. Mais il y avait bien d’autres jours où elle aurait tout donné pour être une autre personne, appartenir à une autre famille. Ces jours où, si elle se mettait à danser, ça leur rappelait la façon dont Monife dansait ; elle éternuait, et elles croyaient entendre les éternuements stridents de Monife ; elle récoltait une mauvaise note, et découvrait que Monife avait échoué dans la même matière. C’était sans fin. »
Eniyii doit affronter l’héritage de Monife, une femme qu’elle n’a pas connue et dont personne ne veut lui parler, sauf à lui rappeler sans cesse qu’elle est sa réincarnation du fait de sa ressemblance parfaite jusqu’à certaines particularités physiques, avec elle. Lorsqu’elle décrit les rêves que fait Eniiyi de sa tante morte. Oyinkan Breathwaite parvient à instaurer un malaise croissant qui pousse le lecteur à se demander si la malédiction ne pourrait pas être réelle tout en se disant que cette dernière pourrait n’être qu’une prophétie autoréalisatrice, rien d’autre qu’une superstition qui influence les actions des femmes Falodun qui les poussent à prendre des décisions néfastes en croyant les éviter, comme un biais de confirmation.
« Tu ne crois pas aux malédictions mais… si la malédiction croyait en toi ? »
En flirtant avec le réalisme magique sur fond de tribalisme nigérian, l’autrice trouve un équilibre troublant qui lui permet d’interroger de façon très riche la question du traumatisme intergénérationnel dont le thème de la réincarnation est la puissante métaphore. Pour les femmes de cette famille, plus particulièrement Eniiyi, « la fille qui avait passé toute sa vie à essayer de ne pas être un fantôme », l’enjeu existentiel est de parvenir à tracer son propre chemin sans être accablée par un héritage rempli de chagrin et de deuil, marqué par la perte ou l’absence des maris et des pères.
Même si le dénouement arrive de façon trop abrupte et aurait mérité les mêmes développement et soin que les événements qui l’ont précédé, Oyinkan Breathwaite a composé un roman intense et poignant, porté par une langue précise qui oscille entre gravité et mélancolie, tout en distillant un certain humour qui dédramatise certaines situations tragiques, sans pour autant les aseptiser.
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Marie-Laure Kirzy
Filles maudites
Roman d’Oyikan Braithwaite
Traduit de l’anglais (Nigéria) par Christine Barbaste
Editeur : La Croisée
368 pages – 23€
Date de parution : 12 février 2026
