À 80 ans passés, Mitch Ryder continue de défendre sur scène une certaine idée du rock américain : viscérale, ouvrière, profondément soul. Songs From The Road n’est pas seulement un live de plus, mais le témoignage vibrant d’un survivant majeur d’une histoire que beaucoup ont oubliée.

Quelqu’un ici connaît-il le nom de Mitch Ryder ? Il n’y a certainement pas beaucoup de mélomanes français qui se souviennent de lui, étant donné que ses « tournées européennes » évitent désormais, systématiquement, l’Hexagone, et que ses derniers disques publiés en Europe le sont grâce au formidable label allemand, Ruf Records. Alors, prenons ce nouveau live album, son septième, comme l’occasion d’un cours de rattrapage. Mitch Ryder n’est pas n’importe qui, il fut l’une des très rares stars « blanches » de la soul et du rhythm and blues dans la seconde moitié des années 60, et au début des années 70. Mais, plus important peut-être, il fut, accompagné de son groupe The Detroit Wheels, l’une des premières figures du « rock prolétaire » US. Il est fort possible que, sans Mitch Ryder comme modèle et comme inspirateur, Springsteen, qui l’a honoré en le reprenant, ne serait jamais devenu « The Boss » !
En 2026, Mitch Ryder a 80 ans, et, inévitablement, n’a plus la voix impressionnante de ses 20 ans. Pourtant, il continue de chanter, de composer (son dernier album studio, With Love, produit par pas moins que Don Was, date d’il y a exactement un an…), et surtout de tourner à travers le monde (… sauf en France, ce pays qui n’est pas, en ce moment, « rock’n’roll friendly). Il est accompagné d’un groupe remarquable, un quatuor puissant, avec deux guitaristes virtuoses, dont l’étonnante Laura Chavez. Et ce qu’il a perdu, avec l’âge, en puissance vocale, il semble l’avoir gagné en expressivité : la preuve en est vite administrée, par exemple sur les quatre minutes de The Thrill Of It All…
Les treize titres composant l’heure et dix-sept minutes de ce Songs from the Road ont été enregistrés lors d’un concert berlinois en février 2025, et pour ceux qui ne croient que ce qu’ils voient, le package CD contient en outre le DVD d’un autre concert allemand de la même tournée. Il n’est pas inutile de préciser aux quelques (probablement rares) fans de Ryder qui ont déjà son double album live The Roof Is On Fire (2024), enregistré en 2020, qu’il y a peu de titres communs aux deux albums, celui-ci étant centré sur cinq compositions de With Love (Lily May, Oh What A Night, Wrong Hands, le très séduisant Fly, The Artist), et sur d’autres morceaux ne figurant pas sur son prédécesseur…
Comme en témoigne une version épique – de neuf minutes – de War, on est souvent ici dans un registre « classic rock » imprégné de soul music – comme chez Springsteen, donc – plutôt que dans le pur mélange de rock’n’roll et de rhythm and blues qui, il y a un demi-siècle, fit la célébrité de Ryder. Ce qui ne veut pas dire que le Blues Rock bien saignant ne soit pas célébré à son tour dans la tracklist (les sept minutes de It Wasn’t Me). On parle de treize chansons quasiment parfaites, réjouissantes dès la première écoute, magnifiées par une interprétation de haut niveau… Au milieu desquelles se dresse une version colossale (de treize minutes !) du Soul Kitchen des Doors, l’un des morceaux fétiches de Mitch Ryder sur scène. Qui, ne l’oublions pas, était une intense et sincère célébration par une rock star blanche de la « soul food » afro-américaine. « Let me sleep all night in your soul kitchen / Warm my mind near your gentle stove » : le genre de moments magiques que distille la musique américaine, ni noire, ni blanche, qui nous rappelle, juste quand il faut, que les USA ne sont pas, n’ont jamais été uniquement le pays des ségrégationnistes et racistes « MAGA ».
Écoutez et réécoutez Songs From The Road, en attendant (espérant) que nous puissions voir, et rapidement, Mitch Ryder sur scène en France.
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Eric Debarnot
