La sortie inattendue d’un EP « politiquement engagé » de U2 a le double mérite de véhiculer la voix d’artistes concernés comme la plupart d’entre nous par l’état du monde en ce moment, et, contre toute attente, d’offrir à la Bande à Bono un retour de crédibilité.

On n’aura pas manqué de suivre, avec un mélange d’intérêt et de déception, la polémique créée au dernier Festival de Berlin par Wim Wenders déclarant que le cinéma se devait de « rester en dehors de la politique« , les artistes ne devant « pas faire le travail des politiciens » (une déclaration curieusement appuyée par Nick Cave !). L’une des meilleures réponses à ce « lâchage » du rôle sociétal et politique de l’Art avait été apportée, à notre avis, par Xavier Dolan, rappelant la définition du mot « politique » (c’est-à-dire relatif au citoyen, à la cité), que « tout art est fondamentalement politique, donc » et « participe à l’avancement, à l’entretien et au soin de la communauté, au maintien du lien social« . L’engagement de musiciens extrêmement populaires comme Bruce Springsteen ou Neil Young contre le système dictatorial mis en place par le gouvernement Trump n’a surpris personne, les convictions fortes de ceux-ci étant connues depuis longtemps. Il reste que, dans la musique bien plus encore que dans le cinéma, il y a aujourd’hui, et en dépit de « l’état du monde », une réticence des artistes à « s’engager ».
Le fait que U2, jadis un groupe important (à l’époque de War, sans doute leur album le plus fort, aussi bien musicalement que politiquement), et ridiculisé depuis des décennies par des prises de paroles caricaturales de la part de Bono, revienne avec un disque « surprise », portant un discours engagé sur les événements mondiaux les plus préoccupants en ce moment, va certainement encore alimenter ce débat. U2 a présenté Days of Ashes, un EP 6 titres (23 minutes quand même, pas loin d’être un album…) comme « une réponse immédiate à l’actualité« , « inspirée par les nombreuses personnes extraordinaires et courageuses qui luttent en première ligne pour la liberté« . Et Bono a justifié cette sortie imprévue, alors qu’un nouvel album de U2 doit voir le jour cette année, par le fait que « ces titres étaient impatients de sortir », « ces chansons brûlaient d’envie de partager leur histoire avec le monde« . Quel que soit l’intérêt qu’on porte au groupe irlandais (et de notre côté, cet intérêt est proche de zéro !), il est difficile de ne pas voir dans cette déclaration l’écho de ce que déclaraient des Woody Guthrie et des Pete Seeger au début des années 60, quand la folk music luttait avec chaque jour de nouvelles chansons pour défendre les droits des travailleurs et de la population noire opprimée aux USA : il y a un rôle fort que la musique POPULAIRE peut jouer, aussi bien dans la prise de conscience des citoyens que dans la clarification de ce qu’est la « morale » à une époque où les repères sont perdus.
American Obituary traite des exactions de la police de l’immigration mise en place aux USA (ICE) et de l’assassinat de Renee Good et Alex Pretti. Son ouverture, jouant avec les mots du fameux « Miranda warning », « You have the right to remain silent / Or not » (Vous avez le droit de ne rien dire / Ou pas) pose exactement les termes du débat sur l’intervention des artistes dans l’arène politique : n’est-ce pas la responsabilité de tout citoyen d’élever la voix face au fascisme ? The Tears of Things est un texte plus universel, puisqu’évoquant une statue (celle de David de Michel-Ange) prenant vie et horrifiée de voir ce que les humains se font les uns aux autres au nom de leurs dieux ou de la patrie. Mais la chanson, dans une référence que l’on peut lire comme relative à Gaza, défend la juste colère des opprimés : « If you put a man into a cage and rattle it enough / A man becomes the kind of rage that cannot be locked up » (Si vous enfermez un homme dans une cage et que vous la secouez suffisamment / Cet homme devient animé d’une rage qu’on ne peut contenir). Song Of The Future est dédiée aux manifestants iraniens, et à la révolte des femmes qui a suivi l’assassinat de Jina Mahsa Amini par la « police des mœurs » pour ne pas avoir porté le hijab correctement. Elle cite Sarina Esmailzadeh, l’une des premières iraniennes assassinées par le régime des Mollahs au début des manifestations : « All alone / But not alone / … / Sarina Sarina / She’s the song of the future » (Toute seule / Mais pas seule / … / Sarina Sarina / Elle est la chanson du futur).
Wildpeace est la mise en musique d’un texte du poète israélien Yehuda Amichai, récité par la journaliste politique nigériane Adeola Fayehun, une belle supplique pour l’avènement de la paix. One Life At a Time est dédiée à Awdah Hathaleen, un militant palestinien assassiné en 2025 par un colon israélien, mais peut être lue comme une remise en question par Bono de son propre engagement politique, et de son impatience immature à vouloir intervenir sur une multitude de sujets : « You say you wanna save the world / Well, how you gonna get that right ? » (Tu dis vouloir sauver le monde / Mais comment comptes-tu y arriver ?). Le dernier titre, Yours Eternally, prend la forme d’une lettre d’un soldat ukrainien , engagé dans le conflit contre la Russie, « doté d’un esprit audacieux et espiègle, à l’image de celui de l’Ukraine » : « If you have the chance to laugh / Laugh at me / If you have the chance to hope / It’s a duty » (Si tu as l’occasion de rire, ris de moi. Si tu as l’occasion d’espérer, c’est un devoir). Une conclusion en forme d’espoir pour un EP très sombre… A noter qu’outre la participation d’Ed Sheeran, on y entend le chanteur ukrainien Taras Topolia, du groupe Antytila.
Ce qui est intéressant, et un peu surprenant, c’est que, musicalement, Days of Ash montre un groupe qui ne fait aucune tentative pour sonner de manière contemporaine (contrairement aux albums précédents de U2) : il marque un retour au langage musical « classique » du groupe, comme si l’urgence politique rendait inutile, dérisoire presque, la recherche formelle, et le besoin de renouvellement. Objectivement, car le U2 de 2026 n’a plus le talent de celui de l’époque de War, il n’y a guère que deux chansons qui sortent du lot, The Tears of Things et Song Of The Future. Pire, le EP se termine de manière assez médiocre avec Yours Eternally, souffrant de cette naïveté musicale (heureusement, contredite par le texte) que l’on associe aussi bien à Bono qu’à Ed Sheeran.
Mais quelle que soit la qualité objective de Days of Ash – qui vaut mieux par ce qu’il dit que par la manière dont il le dit – on ne peut qu’être heureux de voir U2 abandonner « l’album-monument » pour retrouver la légèreté d’une succession de simples chansons parlant de nous et de notre monde. Si Days of Ash n’est certainement pas un grand album de U2, c’est leur premier disque où on les entend jouer « comme un groupe » depuis longtemps. Il sera intéressant de voir s’il marque un redressement de la trajectoire du groupe, ou un simple pas de côté, causé par un (précieux) sentiment d’urgence.
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Eric Debarnot
U2 – Days of Ash (EP)
Label : Universal / Island Records Ltd.
Date de parution : 18 février 2026
