Bibi Club – Amaro : la fureur de vivre

Le groupe québécois Bibi Club jouait gros après leur magnifique deuxième album, Feu de garde : feu de paille ou feu de tout bois, il fallait choisir, et Bibi Club a fait le bon.

Bibi Club 2026
Photo – Anna Arrobas

Dès Infinité, la track introductive, le tempo est donné : beat électronique imposant un groove sombre, illuminé par la voix de la chanteuse, avec un parler-chanter répétant des paroles cryptées dans un français énigmatique : « L’enfant nous regarde / Venir / Infinité / La femme revêtue du soleil »… On pourrait être chez La Femme ou Léonie Pernet, ces artistes français de qualité, alliant mélodies complexes et tranchantes à des textes poétiques, brumeux mais ciselés. L’ambiance est lourde, soudainement éclaircie par une guitare cristalline, puis des clochettes, et nous voilà finalement sur un territoire pas si éloigné de celui de Blonde Redhead, avec qui le groupe a d’ailleurs tourné, tout comme avec Circuit des Yeux. L’influence du groupe new-yorkais est assez évidente ici, comme dans une transmission qui s’opère, dans un univers plus électro et mutant.

AmaroAinsi, le duo, et couple, québécois Bibi Club marque-t-il le territoire d’Amaro, leur imposant troisième album, faisant suite à Le Soleil et la Mer (2022), premier album de dream pop appliquée, marqué par l’envie d’ailleurs par temps de pandémie, et le magnifique, protéiforme, et indescriptible Feu de Garde (2024), entre synth-pop, new wave et post punk des faubourgs montréalais. Sur Amaro, pour Adèle Trottier-Rivard et Nicolas Basque, place au deuil, à la mort et au souvenir, après le décès de deux proches, mais aussi au retour à la vie. Bibi Club n’est certes pas le premier à développer un album-concept autour de ce thème difficile et en faisant un feu de paille, un moment de recueillement et de réflexion autant que de joie : récemment, par exemple, Tuung l’a réussi avec son Death Club. La dualité des sentiments, vis-à-vis de la vie et de la mort, est le fil rouge, d’une grande cohérence, de cet album de renaissance.  Musicalement, le duo régénère sa formule dans la continuité, vers un mix d’art-rock, de synth-pop, et de cold ou dark wave (selon les goûts !), avec des ouvertures au folk. Les plus musicologues le résumeront comme une évolution plus nette du son, sous influence de l’électronic body music, l’EBM pour les aficionados. Quoi qu’il en soit, c’est un beau mélange, fait de mélodies complexes et de sonorités plus dark ou dissonantes venant les perturber.

Illustrations avec la chanson Amaro, premier single figurant en deuxième position dans la track-list, dark wave parasitée par des rythmes orientaux, qui amène l’album sur un terrain encore plus dansant, avant que A Different Light, éclairée par les voix féminines en chœur, n’enfonce le clou dark wave, sur des sonorités rappelant Joy Division et leurs plus dignes héritiers. Au niveau des textes, les choses se précisent, de manière plus explicite, Trottier-Rivard y chantant en boucle « I want to live ». Suivent alors deux chansons qui calment le jeu : Le Styx, instrumental d’à peine une minute, dense comme une coda de A Different Light, et Le château, en cinquième position, simple comptine folk, dont le texte est encore plus limpide : « Il m’a dit la vie est devant / Les chevaux chargés de fleurs / L’amour survit à la mort »…

L’auditeur est alors dans l’état d’esprit idéal pour la « face B », avec Les vagues, retrouvant une pulsation rapide électro perturbée par des guitares dissonantes. N’était le chant en français, on pourrait dire que c’est le titre le plus influencé ici par Blonde Redhead, un véritable morceau de dream pop complexe, mélodique, noisy et dissonant sur les bords, juste ce qu’il faut, tout en restant charmant. Quatre minutes de bonheur, et déjà l’un des meilleurs singles de l’année. Si les deux minutes de Cérémonie qui suivent calment le jeu, vers une dream pop ligne claire, George Sand débute sur une intro de guitares à la Sonic Youth, l’influence finalement matricielle de cette deuxième partie d’album – évidemment prenante dès que l’on invoque Blonde Redhead. Mais les rythmiques électros et le saxophone free-jazz du Franco-Haïtien Dimitri Milbrun violentent soudain l’auditeur, finissant l’ouvrage en 2’42’’ jouissives. Washing Machine, deuxième single choisi, enfonce alors le clou à tous points de vue : sur un terrain ultra référencé – celui de l’album iconique de Sonic Youth, qui sera réédité cette année -, Bibi Club défonce tout, dans une chanson dont le déboulé sonore rappelle rien de moins que Kool Thing ou Teen Age Riot, dans la première chanson en anglais de l’album, portant des interrogations lourdes, fortes, explicites : « Where do we go after the death of a child ? » Cette chanson puissante sera particulièrement guettée en live, sans doute un compagnon idéal des fins de set principal, ou même des rappels.

En fin d’album, comme souvent, sont glissées les chansons qui ne sont pas forcément les plus fortes, ou que l’on n’a pas su caser avant, compte tenu de la cohérence interne de l’album, et que l’on veut y caser quand même. Mais ces deux dernières tracks sont de très bonne facture dans ce registre. La bête en colère revient au chant en français dans une ambiance new-yorkaise, tendance Velvet, de pop-song viciée par une atmosphère dépressive et élégiaque. Enfin, The Pine on the Corner poursuit l’ouvrage, dans un même état d’esprit, en anglais, enfonçant le clou — du cercueil ? — avec son refrain mélancolique et fataliste (« People fall / People go / We’ll keep staring at the bar / People die »…) ; mais cette dream pop un peu lugubre refusant de laisser abattre, les riiffs des guitares font monter la mélodie dans un crescendo final qui n’a rien de crépusculaire. La lumière est au bout du tunnel, dans cet autre sommet de l’album.

Amaro ? Tout simplement, l’album de la confirmation pour Bibi Club.

Jérôme Barbarossa

Bibi Club – Amaro
Label : Secret City
Date de sortie : 27 février 2026

Bibi Club en concert : le 14 avril au Havre (Tetris), le 15 avril à Tourcoing (Grand Mix), le 16 avril à Paris (Point Ephémère).

 

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