Troisième album d’une trilogie entamée par The Bone Carver et poursuivie avec Mother-of-Pearl Moon, The Devil’s Door ne lâche rien en termes de splendeur, et rassurera les fans de And Also The Trees : voici une formation au sommet de son Art.

Chroniquer un nouvel album de And Also The Trees n’est jamais facile. Parce qu’il s’agit d’un groupe que nous aimons profondément, et on sait combien ce genre de lien émotionnel peut brouiller la lucidité au moment de formuler une opinion objective sur une œuvre. Mais aussi parce que, ces dernières années, depuis que les frères Jones ont atteint la « maturité » dans leur approche artistique, leur musique n’évolue pas de manière notable d’un album à l’autre. Et ce d’autant que ce The Devil’s Door est présenté comme la conclusion d’une trilogie comprenant déjà The Bone Carver (2022) et Mother-of-Pearl Moon (2024). Et puis il y a aussi le risque de résumer l’expérience par un « c’est très beau » : puisque c’est effectivement cette sensation de beauté quasiment absolue qui envahit l’auditeur dès la première écoute de ces onze nouveaux morceaux, qui ne surprennent en rien, mais nous « submergent » néanmoins…

… Alors n’y coupons pas, en espérant « faire les malins » : The Devil’s Door est beau, terriblement beau. Et comme les deux albums précédents, pour peu que nous fermions les yeux, il fait défiler des paysages, mais également des « scènes de films imaginaires » dans notre tête. Et, comme toujours chez And Also The Tree, on perçoit immédiatement le « travail » très fin, très précis des musiciens, qui construisent des atmosphères en combinant tout un panel d’influences musicales, de la cold wave (l’origine du groupe, dans les années 80, leur lien avec The Cure) à la world music (flamenco, musique klezmer…). Voilà, c’est dit, et vous pouvez arrêter de lire cette chronique là, vous en savez assez.
Pour aller plus loin, pour passer outre la sensation trop facile d’une « œuvre globale et cohérente », où l’on ne distinguerait pas facilement une chanson d’une autre, il faut… littéralement « travailler ». Multiplier les écoutes, lire les textes, pour que les structures surgissent, que se révèle une narration particulière, que certains morceaux dégagent une charge émotionnelle différente. Et puis, il faut, tenter au moins une écoute « en se déplaçant », car la musique de And Also The Trees n’est pas seulement une musique de « paysages », c’est aussi la bande-son de déplacement, de voyage, qui prend tout son sens, qui acquiert une autre dimension quand elle n’est pas écoutée de manière statique.
« So there you are / You’ve got the silver key / You’ve got the life / You wait for me / And I see you there by the pale dawn / Waiting as the thunder rolls / Across the lake into the storm. » (Te voilà donc / Tu as la clé d’argent / Tu as la vie / Tu m’attends / Et je te vois là, à l’aube pâle / Attendant tandis que le tonnerre gronde / Sur le lac, dans la tempête.). L’introduction de la première chanson du disque, le single The Silver Key, nous en dit déjà beaucoup : il s’agit, comme très souvent chez And Also The Trees, de partir dans un voyage qui conjugue aussi bien onirisme, superstitions ancestrales (cette clé d’argent qui ouvre la porte du diable, titre du disque) que les sensations familières d’une promenade au milieu d’une nature belle, un peu mystérieuse certes, mais finalement accueillante pour les âmes perdues que nous sommes. Exactement à l’image de la pochette. La mélodie hispanisante de The Devil’s Door, le chant légèrement emphatique, mais également chaleureux, de Simon Huw Jones, la sensation enivrante d’être bercé jusqu’au creux des étoiles, et aussi de se retrouver dans un univers aimé, qui nous attendait et que nous attendions de retrouver depuis le précédent album… tout est là. Si l’on pense aux groupes dans l’histoire du Rock qui ont su nous faire ainsi voyager, c’est sans doute le Echo and The Bunnymen de Ocean Rain qui a eu sur nous l’effet le plus similaire, même si le monde que nous visitions alors était aquatique et éclairé par la lune.
« Across the tarmac / The assassin stands / Blood on his hands / He’s running backwards down the street / Disappearing through a hole » (De l’autre côté du tarmac, l’assassin se tient là, les mains ensanglantées. Il court à reculons dans la rue et disparaît dans un trou) : Crosshair bouleverse notre confort, nous plonge dans une atmosphère de thriller légèrement angoissante, mais, comme si nous étions dans un film de Lynch, nous ne savons pas si l’assassin aux mains ensanglantées nous menace réellement, ou s’il n’est qu’un produit de notre imagination. L’instrumental Rooftop nous permet de continuer à flotter quelques minutes dans ce monde de rêve inquiétant. The Child In You construit une histoire « à la Stephen King« , où le Bien et le Mal peuvent s’avérer aussi dangereux l’un que l’autre, mais où l’humanité reste intacte : « I can hear you when you call / I’ll hide from you / Then trip the light on you » (Je t’entends quand tu appelles / Je me cache de toi / Puis je déclenche la lumière). Car « l’autre », dont nous avons peur, est aussi celui qui peut nous sauver. Return of the Reapers est d’une splendeur totale, mais là encore, nul moyen de trancher entre l’image pastorale de faucheurs de retour à la ferme à la fin des moissons, ou des spectres armés de faux, beaucoup plus inquiétants, venus moissonner nos âmes.
The Trickster est un tango sensuel, illuminé par un accordéon et un orgue, qui nous transporte dans un univers lointain – dans le passé et l’espace – où deux hommes semblent se disputer l’amour d’une même femme. Est-on avec Corto Maltese dans l’univers d’Hugo Pratt ? C’est une piste sérieuse, mais And Also The Trees avait sans doute d’autres références. « His ring finger red / Recently un-rung / His third Manhattan almost dead / His tie slightly undone / I’ll put my arms around you / I’ll whisper in your ear / I’ll slip my hand inside your life / And then I’ll disappear » (Son annulaire rouge / De son anneau récemment retiré / Son troisième Manhattan presque terminé / Sa cravate légèrement dénouée / Je te prendrai dans mes bras / Je te murmurerai à l’oreille / Je glisserai ma main dans ta vie / Et puis je disparaîtrai). Pure magie… I Lit a Light chronique la recherche éperdue d’une femme que l’on croit voir partout, toujours unique, toujours différente. « I saw you there at dawn / With all your books and papers / I saw you – running in the street / Past the chapel to the dockside. » (Je t’ai vue là à l’aube / Avec tous tes livres et tes papiers / Je t’ai vue courir dans la rue / Passant devant la chapelle jusqu’aux quais). Etourdissant.
The Rifleman’s Wedding, valse très lente, décrit un mariage solennel mais mystérieux, dont on sait peu de choses, mis à part l’essentiel : « The wedding / Between the man called Joshua / And a girl whose name was / Collette » (Le mariage / Entre l’homme appelé Joshua / Et une fille qui s’appelait / Collette). L’atmosphère rappelle celle des Recent Songs de Cohen, imprégnées de folklore d’Europe de l’Est. Dans As I Dive, Simon Huw Jones « plonge » dans un univers plus abstrait encore : un titre paradoxalement « flottant », une parenthèse fluide au milieu de récits jusque là très incarnés. Beginning of The End est un autre passage instrumental, évocateur d’un film en noir et blanc qui n’a jamais été tourné, mais dont nous avons rêvé par une nuit profonde. Et l’album se referme sur un Shared Fate ample, profond, du côté du Nick Cave de Murder Ballads peut-être, mais dans un lieu mystérieux (Madrasaig ?) dont nous n’avons pu trouver la trace sur aucune carte. Un port, en tout cas, où errent aussi bien des marins que de mystérieux prophètes qui écrivent sur le sol de la place, en lettres de sang : « Our fate is shared ». NOTRE DESTIN EST PARTAGE.
Enorme !
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Eric Debarnot
And Also The Trees – The Devil’s Door
Label :
Date de parution : 27 février 2026
And Also The Trees sera en concert en France en mars :
Le 18 mars à Tourcoing, Le Grand Mix
Le 19 mars à Angers, Joker’s
Le 20 mars à Lorient, Hydrophone
Le 21 mars à Cherbourg, Espace Culturel Buisson
Le 22 mars à Paris, La Gaité Lyrique
Puis sera invité par The Cure au Festival de Nîmes cet été pour trois dates, les 24/25/26 Juillet.
