Pas forcément les « meilleurs » disques des années 80, mais ceux qui nous ont accompagnés, que nous avons aimés : aujourd’hui l’un des grands albums « fantômes » des eighties, le Waiting de Fun Boy Three !

Quand on a la chance d’avoir vu dans sa vie des centaines de concerts, des milliers pour certains d’entre nous, ce qu’il en reste n’est la plupart du temps pas le souvenir d’un set entier, mais plutôt de brefs instantanés de moments miraculeux, magiques, figés dans notre mémoire pour toujours. Pour moi, l’un de ces précieux moments date du 26 mai 1983, lors du concert de Fun Boy Three au Palace : le groupe a entamé, contre toute attente, une longue reprise du The End des Doors, soit un morceau évidemment mythique, mais a priori très éloigné de l’univers « post-ska » de Terry Hall, Neville Staple et Lynval Golding… Une « cover » pas très fréquente lors des concerts de cette tournée qui supportait la sortie du second album du groupe, une reprise qui allait s’avérer littéralement dantesque, inoubliable donc.
Il est évidemment paradoxal que Waiting fasse partie de mes disques préférés, alors que mon plus beau souvenir est celui d’une reprise qui n’y figure pas. Mais ce n’est un paradoxe que pour ceux qui ne connaissent pas le « génie » des trois vocalistes qui avaient eu l’audace de quitter The Specials juste après que ceux-ci aient atteint le sommet absolu de leur art – et un immense succès commercial – avec Ghost Town. Car Hall, Staple et Golding pouvaient littéralement transformer en or n’importe quelle chanson, grâce à l’alchimie improbable de leurs voix pourtant à l’opposé du spectre musical. Car, et c’est encore plus important, Fun Boy Three avait choisi l’audace, la recherche, la provocation aussi, le tout en gardant l’engagement politique (anti-fasciste, anti-système) des Specials.
Le premier album de FB3 (abréviation courante du nom du groupe) avait connu un joli succès, mais n’était pas aussi bon qu’il aurait dû l’être : déroutant dans son mélange de genre mal équilibré, il bénéficia surtout du succès de deux de ses singles, The Lunatics (Have Taken Over the Asylum) (et son violent discours contre les politiciens) et It Aint What You Do (It’s the Way That You Do It) (avec les copines de Bananarama). Waiting, le second (et malheureusement dernier) album redressera la barre, en réduisant un peu l’aspect expérimental des débuts pour présenter des chansons plus soignées, avec des mélodies plus mémorables et une atmosphère générale moins glaciale.
Ce qui ne veut pas dire que le groupe abandonne totalement ce sentiment d’étrangeté qui constitue leur ADN. Les vocaux, qui sont la grande force du trio, sont utilisés souvent comme des éléments rythmiques, musicaux, plutôt que simplement pour chanter des textes (qui sont pourtant importants, on le sait). Le coup de génie de FB3 est certainement d’être allé chercher, outre-Atlantique, David Byrne pour produire l’album : prolongeant le travail effectué avec Eno sur Remain In Light, Byrne apporte une précision rythmique accrue, un groove léger mais assez obsessionnel, et des arrangements bien plus sophistiqués qui enrichissent la texture musicale du groupe.
Mais Byrne n’a heureusement pas dépouillé la musique du groupe de ses aspects 100% britanniques. Sous l’apparente légèreté pop des mélodies et derrière les trouvailles sonores, on chante ici la désillusion sociale et l’anxiété post-thatchérienne typique du début des années 80. Avec, évidemment, un humour noir inimitable, typiquement anglais.
Le discours est la plupart du temps, au moins directement, politique. Le grandiose The More I See (The Less I Believe) chante la situation en Irlande du Nord, challengeant frontalement le gouvernement britannique pour ses mensonges, mais également la folie des conflits religieux. Réécouter le bouleversant Going Home, sur la manière honteuse dont nous recevons les réfugiés venant du reste du monde, est un choc : une phrase comme « Racist politicians call for repatriation » (Des politiciens racistes réclament le rapatriement) sonne terriblement prémonitoire, un demi-siècle plus tard. Farmyard Connection, très audacieux et pas politiquement correct pour une livre sterling, raconte la vie difficile des petits producteurs « d’herbe » soumis aux raids de la police corrompue et à la pression des cartes de trafiquants.
Mais Terry Hall ne serait pas l’immense songwriter et chanteur qu’il était s’il ne consacrait pas une bonne partie de ses chansons à ses souvenirs personnels traumatiques, et à son profond malaise existentiel, sans perdre de vue que ses tourments quotidiens peuvent être lus comme de sévères commentaires sociaux. We’re Having All the Fun et sa merveilleuse mélodie livre une chronique déprimante de la survie des classes sociales défavorisées en 1983 : « I live in a flat / I like Manchester United / I live with my girlfriend and my cat, we’re really happy / I like watching television / Wearing duffle coats and moccasins / Eating crispy pancakes and having mundane haircuts – that’s me done » (J’habite en appartement / J’aime Manchester United / Je vis avec ma copine et mon chat, on est vraiment heureux / J’aime regarder la télé / Porter des duffle-coats et des mocassins / Manger des crêpes croustillantes et avoir des coupes de cheveux banales – voilà, c’est tout pour moi).
Le terrible tango de Tunnel of Love peint une image déprimante du mariage, et de l’usure de la vie conjugale au quotidien : « You gave up your friends for a new way of life / And both ended up as ex husband and wife / There were 22 catches when you struck your matches / And threw away your life in the tunnel of love » (Tu as abandonné tes amis pour une nouvelle vie / Et vous avez fini par devenir ex-mari et ex-femme / C’était une suite d’attrape-nigauds quand tu as allumé tes allumettes / Et jeté ta vie dans le tunnel de l’amour). Le sommet de ce versant très noir de la musique de FB3 est atteint avec le dernier titre, la valse lente de Well, Fancy That, sur les abus sexuels dont Terry fut victime alors qu’il était écolier : terriblement frontal dans sa description de l’horreur, il s’agit indiscutablement de l’une des chansons les plus courageuses et éprouvantes sur ce sujet. Placée en fin d’album, Well, Fancy That élève encore Waiting d’un niveau, le consacre comme le chef d’œuvre qu’il est.
Et il y a, évidemment, comme un bonus servant à relâcher un tantinet la tension, le fameux Our Lips Are Sealed, que Terry Hall avait composé deux ans plus tôt avec Jane Wiedlin, dont le groupe The GoGo’s avait fait sa chanson fétiche. Malgré toute la sympathie que nous inspirent ce groupe, cette version ralentie et tragique est nettement supérieure, et deviendra un autre succès dans les charts britanniques.
L’ironie du destin est que le groupe se séparera à l’issue de la tournée de 1983, dont faisait partie ce fameux concert du Palace. Mais peu importe : écouté en 2026, Waiting est l’un de ses disques parfaits qui marquent un changement d’époque. La new wave commence déjà à s’épuiser, et les artistes les plus créatifs cherchent une sortie par le haut. Avec Waiting, Fun Boy Three crée les prémisses d’une indie pop britannique qui essaimera dans les années 90. Il n’est d’ailleurs pas interdit de penser que cet album influencera par exemple Damon Albarn, non seulement chez Blur, mais également chez Gorillaz.
Et le fait qu’un tel disque soit devenu quasiment « invisible » dans l’histoire « officielle » de la musique britannique du XXe siècle n’a en soit pas beaucoup d’importance. Pourvu que de temps à autre, quelqu’un le découvre, l’écoute, et en tombe immédiatement amoureux. La transmission se poursuivra.
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Eric Debarnot
