Le scénariste Laurent‑Frédéric Bollée et le dessinateur Cristiano Spadoni reviennent sur l’une des plus grandes tragédies de la conquête spatiale : l’explosion de la navette Challenger en 1986. À travers une approche à la fois documentée et profondément humaine, cette bande dessinée explore les conséquences d’un drame qui a marqué toute une génération et mis fin à une part du rêve spatial américain.

L’image de la désintégration, 73 secondes après la mise à feu, dans un nuage blanc, lointain et silencieux, de la navette Challenger, le 28 janvier 1986, a marqué une génération… Presque autant que celle, 16 ans plus tard, des Twin Towers. Les deux séquences signalaient la fin d’un rêve américain. L’espace nous resterait encore inaccessible pour longtemps et notre planète demeurerait conflictuel.
Après le très réussi La Bombe, consacré à l’arme nucléaire, Laurent-Frédéric Bollée propose le récit d’une autre histoire américaine contemporaine, celle du programme des navettes spatiales et, plus précisément, de la destruction de l’une d’elles. Ce jour-là, sept astronautes périrent en mondovision. Le programme spatial fut interrompu plus de deux ans et le président Ronald Reagan prononça un discours important, qu’il conclut par un extrait du poème de John Gillespie Magee Jr. : « Put out my hand, and touched the face of God. »
Bollée choisit de débuter son récit avec des pécheurs remontant dans leurs filets, 10 ans après le drame, un fragment de la navette. Cela peut sembler anecdotique — le père va raconter à son fils, qui a tout oublié, le drame de Challenger —, mais la suite est passionnante. Le scénario suivra les astronautes, en insistant sur les deux civils, et les responsables de la Nasa.
L’histoire débute en 1967. Nicelle Nichol, l’interprète du lieutenant Uhura dans Star Trek, subit l’ire des racistes et s’apprête à renoncer, quand elle reçoit le soutien de Martin Luther King. Elle est la première afro-américaine à tenir un rôle important dans une série à succès : elle n’a pas le droit de flancher. Mieux, elle va être recrutée par la Nasa, qui cherche à repousser ses frontières. Elle accepte de servir la promotion de l’agence, à condition que le programme spatial recrute vraiment dans les minorités.
Près de 30 ans plus tard, dans une société apaisée, nous assistons à la constitution de l’équipage, à son entrainement et à ses tensions. Le président a souhaité ouvrir l’espace aux civils, qui ne doit plus être réservé aux surhommes ! Crista, une simple enseignante, a été sélectionnée parmi des milliers de candidats pour assurer des cours depuis l’espace.
Alors qu’ils se préparent pour ce qui devraient être un rôle de routine — n’est-ce pas le 25e vol de navette ? — un équipementier s’inquiète pour une broutille, un vulgaire joint torique. Responsable de l’étanchéité des propulseurs à poudre, ce gros caoutchouc supporte mal le froid. Or, la température chute en Floride.
Le dessin de Christiano Spadoni peut surprendre. Par sa très grande simplicité, des traits noir ou gris associés à des aplats des mêmes noir et gris, il tient du storyboard. Pourtant, il est précis et inventif. Dans un album où les dialogues sont nombreux et les décors et les surprises limités, il soigne ses cadrages. La concision n’interdit pas la poésie : la page 185 — le pas de tir au lever du jour — est très belle. La sobriété participe aussi au sérieux et à la montée en tension, l’espace reste dangereux.
Repousser le vol… C’est impossible. La Nasa est sous pression, le président pressé et le drame inévitable. Bien que la fin soit connue, l’album nous tient, le rythme s’accélère et les surprises sont très bien amenées. Good job.

Stéphane de Boysson
Le Visage du créateur
Scénario : Laurent-Frédéric Bollée
Dessin : Christiano Spadoni
Éditeur : Rue de Sèvres
264 pages – 25 €
Parution : 11 février 2026
Le Visage du créateur — Extrait :

