Aukai – Chambers : refuge de la beauté

Le germano-américain Markus Sieber plus connu sous le nom d’Aukai n’en finit pas de nous ravir avec sa musique intimiste et minimale, porté par son picking de Ronroco, cette petite « guitare » gracile croisée aussi chez l’argentin Gustavo Santaolalla. Chambers, le nouvel album de ce musicien prolifique est une merveille de douceur et de poésie.

Aukai
Photo © Jan Dellügge

La beauté de ce monde a disparu sur la colline voisine la semaine dernière. Même que c’était un mardi, un mercredi peut-être. Peut-être étions-nous à l’heure bleue, peut-être pas. Peut-être voyez-vous la même aube que moi, peut-être pas. Ce qui est sûr, c’est que la beauté du monde a disparu, rien de plus à dire, une simple information. On a préféré regarder ailleurs, terrés dans nos cavernes, on ne regardait même plus les ombres inquiétantes à l’entrée. La beauté n’était juste plus là, comme si elle n’avait jamais existé, peut-être n’a t-elle d’ailleurs jamais existé, peut-être pas. La beauté nous avait quitté, un mardi, un mercredi. Il pleuvait ce jour-là, de cette pluie fine et infiltrante, cette bruine entre caresse et gifle, la beauté nous avait laissé là comme orphelins. Nous ne la méritions plus, elle nous avait oublié car nous l’avions oublié, nous. La beauté était versatile, changeante et ombrageuse. Il fallait bien qu’un jour elle se fatigue de notre paresse et de notre empathie. Alors, elle est partie, elle est simplement partie et elle ne reviendra plus. Il n’y aura personne pour la regretter.

Aukai - ChambersPersonne, sauf peut-être Markus Sieber et son projet Aukai qui a fait de la beauté un credo, une manière de vivre, d’appréhender la vie. La beauté a pris la fuite de notre monde, elle a peut-être quitté les collines endormies sous le soleil mais c’est pour mieux occuper les compositions d’Aukai. Comme un chasseur qui court des terres giboyeuses, Markus Sieber ne cesse de faire traverser ses compositions instrumentales par une beauté et une grâce sans pareilles. La beauté à l’état naturel n’existe plus, elle ne fait plus partie de ce monde. Il faut la recréer comme on imaginerait des clones plus réussis de nous-mêmes incarnés par notre seule suffisance. Markus Sieber, lui, a compris que la vie n’est qu’un long apprentissage constitué de son lot d’échecs et de semi- réussites. Traduire et encore traduire ce qui est enfoui, voila ce que recherche Markus Sieber. Ce moyen d’exprimer et de dire, il l’a trouvé dans le creux d’une toute petite guitare, un Ronroco, un objet qui pourrait ressembler à un jeu d’enfant, un jeu un jour délaissé mais toujours retrouvé. Un jeu manipulé avec soin et un peu d’amour, beaucoup de tendresse, un peu de maladresse aussi.

La beauté n’existe plus donc. Elle a foutu le camp la semaine dernière et on ne l’a pas recroisé depuis. On ne l’a pas vraiment cherché, elle est partie sans prévenir, sans laisser d’adresse ni d’indice. Pas de poste restante, rien, juste son absence. On se foutait d’elle, alors elle  a dû se dire « Bon, ils n’ont que faire de ma présence. Alors, à quoi bon ? Et si j’allais voir ailleurs si j’y suis ? » Et ailleurs, elle y était peut-être ou peut-être pas. Un monde sans beauté est-il moins beau, plus laid ? Nous sommes-nous seulement rendu compte de son absence ? Habitués que nous sommes à notre médiocrité, nous avons accepté comme résignés de ne plus être émerveillés. Pourtant la musique de Sieber, elle, fait jaillir l’émerveillement. Hantées par une mélancolie soyeuse et une profondeur ténue, les compositions d’Aukai manipulent les paradoxes, joindre en un seul et même mouvement la quiétude et l’inquiétude, la tranquillité et l’intranquillité.

Chambers s’ouvre sur une simple note de piano, cristalline, comme le signal de l’entrée dans un autre monde, Tierra, enregistré comme les autres titres du disque  dans le Studio Saal 3 du Funkhaus à Berlin tenu par le pianiste Nils Frahm. Sans doute que cette connexion entre les deux musiciens s’est faite par l’entremise de la violoncelliste Anne Müller, fidèle collaboratrice des deux créateurs. Il y a dans cette musique sans mots comme un refus du verbiage stérile et égocentré. Tout participe du même mouvement, d’un acte de partage, d’une affirmation du nous sur le je, de l’effacement de l’unique vers une renaissance du collectif.

C’est aussi peindre la nature, les paysages et la nuit. Sans chercher de refuge, la musique de Markus Sieber nous apaise, elle ne fait que dissiper la brume pour mieux nous plonger dans le grand mystère, pour mieux nous égarer. Car il y a une source d’apaisement à se perdre, à se dépayser dans des territoires connus, mille fois parcourus. Un peu comme ce regard neuf que l’on porte sur des rues et des villes que l’on traverse tous les jours, comme un visage que l’on redécouvre, celui de celui ou celle que l’on aime. Chaque millimètre de cette peau, des courbes de cette figure, on les connaît par cœur. Rien qu’en touchant cette infime ride sur le côté de l’œil, on pourrait entrer en communication avec ce frémissement de la peau, comme un vieil aveugle qui cherche son chemin, à tâtons dans la pénombre éternelle. C’est pour cela que la musique de Markus Sieber, d’Aukai est bouleversante, car elle devine les choses, distraitement, presque sans le dire, sans jamais l’affirmer.

La beauté nous a déserté la semaine dernière, c’était peut-être un mardi, un mercredi…. Je ne sais plus vraiment, d’ailleurs je m’en fiche… Qui s’en est même rendu compte d’ailleurs ? Pas vous, sûrement. Moi non plus, pour être franc. La colline est terne sous le soleil, la vie nous a déserté la semaine dernière, c’était peut-être un mardi, un mercredi…. Je ne sais plus vraiment, d’ailleurs je m’en fiche… Qui s’en est même rendu compte d’ailleurs ? Pas vous, sûrement. Moi non plus, pour être franc. Qui cherche des traces de cette beauté en trouvera assurément la présence dans la musique précieuse d’Aukai et dans Chambers.

C’est peut-être là que vit désormais la beauté qui a pris la tangente la semaine dernière, en vacances de notre monde, dans la musique d’un inconnu pour nombre d’entre nous. Elle a trouvé refuge dans un cocon, elle a su trouvé le navire, le vaisseau qui la mènera ailleurs, dans un monde plus hospitalier, plus ouvert à sa grâce. Elle a trouvé son point cardinal entre les mains du guitariste Markus Sieber et de la musique divine d’Aukai.

Greg Bod

Aukai – Chambers
Label : Apapachoa Records
Sortie le 03 Mars 2026

 

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