Avec Diables blancs, roman inédit de l’Américain James Robert Baker, les éditions Monsieur Toussaint Louverture nous permettent de découvrir un formidable roman noir, corrosif, violent mais aussi très drôle.

Mais qui était donc ce James Robert Baker, romancier américain mort en 1997 et jamais traduit en France ? On conseillera aux lecteurs de Diables blancs de commencer par lire la notice biographique proposée en fin d’ouvrage et très éclairante pour bien saisir le roman. Scénariste puis romancier, James Robert Baker est l’auteur d’une œuvre courte mais marquée par la violence et une haine des idées conservatrices. En 1993, il publie Tim and Pete, roman qui provoquera un tel scandale aux Etats-Unis que plus aucun éditeur ne voudra travailler avec l’écrivain. Ostracisé, censuré, il continuera pourtant à écrire jusqu’à son suicide en 1997. Le roman Diables blancs a été écrit au cours de cette période de rejet et constitue à l’évidence une porte d’entrée idéale pour découvrir le travail de cet auteur.

Tom Dunbar est l’auteur d’un best-seller, un true crime à la manière du De sang-froid de Truman Capote, un livre qui lui a permis de gagner beaucoup d’argent et de s’installer avec sa femme Beth dans une très belle maison à Pacific Palisades, non loin de Malibu. Mais son deuxième livre, un ambitieux roman, a été un échec commercial et Beth, femme aussi sublime qu’instable, a dilapidé l’argent du couple au point que la banque s’apprête à saisir leur luxueuse villa avec vue sur l’océan. Parce qu’elle refuse de renoncer à son confort matériel, Beth se résout à demander de l’aide à son père, Bud Sturges, célèbre auteur de romans d’espionnage aussi médiocres que racistes. Mais Bud, un ultra-conservateur ami du couple Reagan, refuse d’aider sa fille et son gendre. Dépité, le couple commence alors à imaginer un plan diabolique. Et si Bud mourait ?…
Après un court avant-propos signé James Robert Baker lui-même et qui sous-entend que tout ce que l’on va lire a réellement eu lieu, le récit de Tom commence. Il est composé de sept longs chapitres qui sont censés être la transcription de cassettes enregistrées par Tom en guise de confession. Autrement dit, le lecteur sait d’emblée que dans l’histoire qu’il s’apprête à lire tout va mal se passer et sans doute très mal se terminer. Ce dispositif narratif assez simple permet surtout à James Robert Baker d’adopter un style très oral et terriblement efficace. On a effectivement rapidement l’impression d’entendre une voix s’adresser à nous, la voix de ce Tom Dunbar, personnage atypique, souvent antipathique, pathétique par endroits, cynique, en proie à une lutte permanente entre ses désirs, ses envies et des principes moraux fluctuants.
Truffé de références littéraires et cinématographiques, Diables blancs est un roman très noir, dérangeant, provocateur mais aussi très drôle par moments. Au-delà de son intrigue policière assez mince, le livre, politiquement incorrect, est aussi le récit d’une histoire d’amour destructrice. Beth est la proie de troubles psychologiques sévères que Tom ne sait absolument pas gérer et leur relation passionnelle se révèle houleuse et dangereuse pour eux-mêmes comme pour les autres.
Le roman de James Robert Baker s’impose aussi comme un grand livre de plus sur la cité des Anges, ici le Los Angeles du début des années 90, ville baignée de soleil mais dont la lumière aveuglante dissimule bien des vices que le romancier prend un malin plaisir à révéler. Si les conservateurs incarnés notamment par Bud Sturges sont l’une des proies de la verve satirique de Baker, ce dernier n’épargne pas non plus son narrateur, écrivain sûr de son bon goût et de sa supériorité intellectuelle mais qui cache sous son vernis culturel une certaine médiocrité et une abjection de plus en plus effrayante.
Livre fou, démoniaque, grinçant, Diables blancs constitue donc une formidable découverte et l’on ne peut que saluer le courage de son éditeur qui, espérons-le, poursuivra dans les années à venir l’exhumation de l’œuvre de ce James Robert Baker, qui peut évoquer ici, par moments, le Norman Mailer d’Un rêve américain.
