Frédéric Lo et Michel Houellebecq – Souvenez-vous de l’homme : fin de partie

Pour ses 70 ans, Michel Houellebecq s’offre une opération réhabilitation après ses déboires pornos qui l’ont vu fréquenter la rubrique fait divers. Un seul candidat possible pour ce défi de taille : Frédéric Lo, bien sûr !

Houellebecq et Lo

Tiens, v’là Houellebecq ! Le néo-spécialiste de la fin de vie, passé en 30 ans du créneau anar de gauche à celui équivalent à droite, était plutôt, ces dernières années, habitué de la rubrique fait divers. La dernière trace de vie de l’intéressé restait le film pornographique dont il était devenu acteur à son corps défendant, arnaqué par plus arnaqueur que lui. Depuis, silence radio, incluant probablement une négociation financière du litige en coulisses. Plus le genre de climat tempéré affectionné par Michel pour faire des sorties sur la fin de vie dans Le Figaro ou Valeurs actuelles, et disserter sur l’éternelle décadence de l’homme occidental, repères et valeurs morales diluées dans l’océan de la pensée progressiste et narcissique contemporaine. Quand on finit par ressembler à ceux que l’on conchie, une seule solution s’imposait en effet : le silence.

Un silence brisé par ce Souvenez-vous de l’homme, porté par Frédéric Lo, expert en entreprises impossibles — aux côtés de Daniel Darc et de Peter Doherty — qui ressemble tellement à une entreprise de réhabilitation, que le doute n’est pas permis : c’en est une. Et comme tout est stratégie chez notre anar de droite plus ou moins préféré, le retour par la case musique était en effet plus adapté que la case cinéma, dont Michel était un abonné, dans des seconds rôles inattendus chez les amis (Nicloux, Delépine & Kervern…), en sus de ses performances sous la couette. Plus subtil encore, Michel effectue en réalité un double retour, en publiant un nouveau recueil de poésies, chez Flammarion, et un album, certains poèmes étant mis en musique par Frédéric Lo. Plan média massif, pour lequel les questions classées X sont visiblement oubliées, ou interdites, avec Match, le Figaro… Michel et Frédéric expliquent leur rencontre à l’occasion de la conception de l’album d’hommage à Daniel Darc confectionné par le musicien il y a quelques années, et pour lequel il avait proposé d’enregistrer quelque chose nommé Psaume 23, ne figurant finalement pas sur l’album. Mais une certaine affection était née autour d’une bière (je résume).

Les bières, Michel ça le connaît, ça le torture. Celles qui s’ouvrent manuellement mais aussi celles dans lesquelles on finira, sauf à faire le choix de l’urne. Car Michel le sait, le dit et le redit depuis 40 ans, et le déclame donc ici, entre autres vérités définitives : « la fin sera triste ». Une obsession parmi d’autres, avec le déclin inéluctable du monde occidental, sa fabrique insupportable de la solitude et de la lassitude, l’impossibilité du vrai amour, comme du retour à la pureté de l’enfance, et autres joyeusetés. Rien n’a vraiment changé en réalité sous le ciel implacable de Michel Houellebecq, depuis Rester vivant (1991), premier recueil de poésies qui faisait montre d’un talent certain pour mêler grands questionnements métaphysiques et petitesses du monde consumériste contemporain, suscitant au lecteur de curieux vertiges amusés. Un style unique, se teintant d’ombres plus l’auteur vieillissait, et dont on pouvait se demander, sérieusement, s’il n’était pas supérieur à celui de Houellebecq écrivain.

A l’époque, une première escapade musicale eut pour compagnon Bertrand Burgalat, avec son groupe AS Dragon, qui drapa certains poèmes de mélodies plus rock que Lo aujourd’hui, offrant en l’an 2000 la possibilité d’une tournée à celui qui, au fond, s’était toujours rêvé rock star. Car Michel, dans ce domaine également, ne peut être accusé d’incohérence dans le temps : il a toujours écouté du rock, les Stranglers notamment, et, comme il le dit en interview aujourd’hui, donnerait bien le Nobel de littérature plutôt au mort Lou Reed qu’au vivant nasillard Bob Dylan. Cohérent aussi, Michel est pote avec Jean-Louis Aubert, le Lou Reed du 16ème arrondissement, qui l’a chanté il y a quelque temps. En 2026, va donc pour le retour au rock avec l’aide de Frédéric Lo, pour lequel il nous est précisé que ce dernier ne partage pas les idées de Michel, tout en ayant accepté de l’aider à mettre en musiques ses écrits. Séparer l’homme de l’artiste, telle est la question. En tout cas, un chèque peut apparemment aider – avec tout le respect que l’on a pour Lo, qui a trouvé le temps d’enregistrer et sortir récemment son propre album solo, de qualité, et souffrant du même défaut que Michel : une voix qui n’imprime pas assez.

Souvenez-vous de l’homme accuse d’emblée quelques faiblesses, comme une bourse qui ouvre en baisse, au début de ces 32 minutes, par la voix effacée et monotone de Houellebecq, trop cohérente avec ses textes crépusculaires, qui n’ont plus la dimension drolatique d’il y a 30 ans. Il faut aller au-delà du titre introductif Le bleu du ciel central, trop plat, et aller directement aux deuxième et troisième plages, Ils chevauchaient le vent et La Mémoire de la mer. Là, le musicien y fait ce qu’il sait faire de mieux : distiller un lyrisme discret et implacable, même si les mélodies n’ont rien d’inoubliable (contrairement à certaines troussées pour Darc et Doherty), et créer un contraste intéressant avec la voix du chanteur. Celle-ci, éteinte, implore faiblement la ligne principale « Souvenez-vous de l’homme, souvenez-vous longtemps », enchaînant avec un troublant « Ils connaissaient la guerre, il chevauchaient le vent » sur fond de violons et avec d’inattendus chœurs féminins. Également implacable dans ce registre, avec ses violons et ses percussions lourdes, Fin de partie scande un des leitmotivs clairs de l’auteur ces dernières années : « Je maitrise le référentiel, je sais que la fin sera triste / Occidentaux qui voulez vivre, vous êtes en fin de partie ».

La guerre, notamment civile, comme conséquence inéluctable de l’affaiblissement de l’homme occidental selon l’auteur, il en sera beaucoup question ici, mais comme affaissée, la perspective de la guerre civile semblant avoir fui Houellebecq, comme s’il avait rendu les armes, alors qu’il s’était auto-instauré prophète en la matière. « Désespéré sur l’autoroute / je gardais le compte des morts / On annonçait une déroute / le long de la frontière du nord / Il aurait fallu se défendre / Sans savoir de qui ni de quoi / Sans savoir pour qui ni pour quoi / Où il aurait fallu se rendre » dit-il sur Autoroute. Des visions d’apocalypse et de guerre mais aussi de combats empêchés, comme pliés d’avance, après une longue introduction au piano. Là, le binôme est à son meilleur, comme sur la septième piste qui suit, Le lendemain de l’explosion, qui hérite de la seule mélodie vraiment originale de l’album, avec son mélange harmonieux, façon funk mélancolique, de beats légers, d’un riff basique et de violons. Accessoirement, on y retrouve le Houellebecq amateur d’associations incongrues, parfois féroces, où il est question d’une flaque verte, d’une gare dans les Yvelines, d’un chien qui urine et d’avenir qui s’est ankylosé. Ici, il est permis de sourire, enfin, à nouveau. Perdus dans des rêves inutiles poursuit l’effort dans le même registre musical, sans les violons, curieuse dynamique accompagnant ce constat décidément déçu : « Chacun s’automutile / Il faut être au moins deux pour une guerre civile ».

Sur la fin de l’album, on retiendra également Les contrées solitaires, structurée autour de l’accordéon, de nappes électros et de beats pas trop appuyés, cocon pour un retour aux fondamentaux : la critique des soixante-huitards — « Nos ancêtres ont failli / Nous laissant seuls et désunis ». Un exercice de plus en plus désinvolte et gratuit à mesure que Houellebecq ressemble de plus en plus avec l’âge à une caricature de post-soixante-huitard ayant mal tourné. Cette fin d’enregistrement est d’ailleurs trop enfoncée dans la « zone de confort » de l’écrivain-poète. Ainsi, L’ancienne voie romaine manque désespérément de sel, autour d’un constat (« Nous avons épuisé jusqu’au dernier recours ») si désespéré qu’on le dit désormais « houellebecquien » dans le langage courant. La dernière piste enregistrée, L’ultime archipel, funèbre et funeste final, possible dernière trace de Houellebecq chanteur enregistré, est portée par des claviers façon orgue, qui emportent vers une mort certaine, terminale, fatal track : « Ils sont venus de loin / C’est le jour de l’éclipse/ C’est la boîte avancée de l’être individuel (…) Et quelques-uns dormeurs à l’ultime archipel ».

Une fois arrivé au bout de cet effort, on se demande qui aura bien envie de réécouter cet objet, tout en ayant la curieuse envie d’y revenir… Une sensation paradoxale qui nous habite au moment de dresser un improbable bilan. Dans le concert de critiques clivantes – ou plutôt dans le concert de critiques dithyrambiques de ceux qui écrivent, et le silence assourdissant des autres – notre avis sera finalement nuancé. L’essai musical, comme Présence Humaine il y a 30 ans, est intéressant, et va au-delà du simple exercice égotiste. Il interroge, inquiète, amuse parfois. Et retient le plus l’attention quand le contraste se fait évident entre mélodies discrètement lyriques et voix éteinte du chanteur, quand Lo fend un peu l’armure musicale. Avec une bonne moitié des morceaux (terme plus approprié que « chansons ») qui retiennent l’attention, cela fait tout de même une autre moitié nous laissant un peu de côté, comme les essais SF ou rétro-futuristes (Le dialogue des machines, En attendant l’envahisseur), nous envoyant rêvasser ailleurs. A ce que serait la vie sans Michel Houellebecq. Dans ces moments-là, on se disait qu’elle aurait moins de piment, même si l’auteur est passé clairement dans la case urticant depuis longtemps. Si l’est donc permis d’écouter, et d’aimer, une production artistique de l’intéressé en 2026, on n’ira pas jusqu’à prétendre que Souvenez-vous de l’homme est le chef d’œuvre vanté aux mémères qui lisent Match ou Le Figaro, ou bien les deux. Juste une œuvre empreinte de sincérité et d’amitié, née autour d’une bière. En somme, une œuvre de jeunesse faite par des vieux. On attend le volet 3 avec impatience. A dans 30 ans !

Jérôme Barbarossa

Frédéric Lo et Michel Houellebecq – Souvenez-vous de l’homme
Label : Water Music
Date de sortie : 5 mars 2026

En concert à la Scala (Paris) pour 10 concerts, du 8 avril au 7 mai (tarifs 49 à 75€ !). En savoir plus : https://lascala-paris.fr/programmation/michel-houellebecq-frederic-lo/

Recueil de poésies (Michel Houellebecq) : Combat toujours perdant
Editeur : Flammarion
Date de sortie : 4 mars 2026

 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.