Iron & Wine – Hen’s Teeth : la douceur au risque de l’effacement

Avec Hen’s Teeth, Sam Beam poursuit l’évolution d’Iron & Wine vers une musique de plus en plus atmosphérique, faite d’harmonies délicates et de flux mélodiques presque insaisissables… au risque – assumé – de perdre de sa force.

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Photo : Kim Black

« Quand les poules auront des dents »… C’est à dire jamais, selon le bon adage populaire, tout au moins pour nous Français. Mais, en anglais, les choses sont un peu différentes, et peut-être plus intéressantes : « hen’s teeth » (soit les dents de poule) désigne quelque chose d’extrêmement rare, et donc de précieux. Non pas l’impossible, mais ces petits miracles que l’on croise parfois dans la vie, quand on a de la chance : une relation qui dure, un moment de grâce, une mélodie qui surgit sans prévenir. Et c’est précisément ce que Sam Beam veut évoquer dans les dix nouvelles chansons qui composent son onzième album sous le nom d’Iron & Wine.

Hens Teeth

Les différents thèmes explorés par Hen’s Teeth correspondent (pour la plupart) à cette idée que de belles choses peuvent arriver dans la vie : une réelle fusion amoureuse avec une personne rencontrée alors qu’on ne croyait plus à l’amour, la résilience des liens familiaux (notamment avec sa fille, Arden, qui chante sur plusieurs morceaux de l’album), ou tout simplement de simples et beaux instants de douceur dans un monde terriblement instable. Ce qui ne veut évidemment pas dire que Sam Beam soit devenu, après toutes ces années, un joyeux drille porté par un optimisme démesuré. Dès la première chanson de l’album, Roses, qu’il chante (avec les belles harmonies vocales d’Arden), il est difficile de ne pas s’arrêter sur une phrase comme « Hope knows where to hammer on a heart » (L’espoir sait où frapper un cœur), qui tempère bien notre enthousiasme. Il vaudrait mieux ne pas trop espérer les miracles, quand même !

Formellement, Iron & Wine a connu précédemment plusieurs phases musicales, de la superbe « raideur » initiale de sa musique à une plus grande douceur. Beam présente ce nouvel album comme le « jumeau sombre » de son prédécesseur, Light Verse, avec lequel il partage les mêmes musiciens et les mêmes sessions d’enregistrement. Mais il explique également avoir été influencé par le Astral Weeks de Van Morrison, au sens où le principe du disque n’est pas de proposer une suite de morceaux immédiatement reconnaissables avec des mélodies accrocheuses, mais au contraire un flux entre les chansons, un climat et un grain bien spécifique, situé – comme son modèle – dans un genre entre folk et jazz.

En ce qui concerne cette fameuse atmosphère musicale, d’ailleurs, le disque bénéficie également de la collaboration chaleureuse du trio folk I’m With Her, sur deux titres particulièrement enchanteurs, Robin’s Egg et Wait Up (l’une des plus belles chansons de Hen’s Teeth). Il faut donc reconnaître qu’on a un peu de peine à souscrire au terme de « sombre » qu’utilise Beam pour qualifier le fruit de son travail. Ce sera plutôt en écoutant attentivement ses textes qu’on identifiera ces notes « obscures », et non dans les riches harmonies vocales qui dominent largement : des phrases comme « Something’s missing, though, I know / That I’m still looking at the only place it ever used to be » (Il manque quelque chose, pourtant, je sais / Que je le cherche encore dans le seul endroit où il était.) sur Singing Saw, ou encore « When the ghost I like to deny / Has haunted me all of my life » (Quand le fantôme dont j’aime nier l’existence / M’a hanté toute ma vie) sur Grace Notes, démontrent que Beam est en effet loin d’avoir trouvé la sérénité.

En fait, si Hen’s Teeth est parfois critiquable, c’est qu’on peut avoir la sensation que toute cette douceur, cette tendre humanité qu’il dégage, ont été obtenues en sacrifiant l’impact émotionnel des chansons. Oui, cette musique est belle, mais est-ce qu’elle est forte ? Eh bien, disons que la réponse à cette question dépendra plutôt de l’auditeur, de son état d’âme, de sa disposition à emprunter des chemins aussi tortueux, frisant parfois l’invisibilité, au sein d’un paysage onirique, flottant… voire même des conditions de l’écoute du disque.

Concluons quand même ce trop court texte sur un album qui ne se laisse pas facilement « attraper », en soulignant qu’une chanson comme Dates and People déploie une complexité aussi bien formelle qu’émotionnelle qui rassure. Non, Sam Beam et son Iron & Wine n’ont pas épuisé tout ce qu’ils avaient à nous dire.

Eric Debarnot

Iron & Wine – Hen’s Teeth
Label : Sub Pop
Date de parution : 27 février 2026

 

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